Me Salah Dabouz
Me Salah Dabouz

Président de la LADDH et avocat des détenus de Ghardaïa, Me Salah Dabouz s’exprime dans cet entretien sur la situation des droits de l’Homme en Algérie, des détenus de Ghardaïa et de Slimane Bouhafs, incarcéré pour délit de chrétienté.    

Vous qui êtes responsable de la LADDH, les persécutions ne vous ont pas épargnées. Donc que dire actuellement des militants ?

Me Salah Dabouz : Le militantisme, notamment pour les questions de droits humains, est quelque chose de très difficile à faire dans un pays comme l’Algérie, car il nous ai demandé, implicitement, par le pouvoir (qui est notre principale adversaire), de justifier les atteintes à ces droits au lieu de les dénoncer. Il existe des militants qui finissent par le faire, soit par naïveté, soit par intérêt personnels. Mais, il existe et il existera toujours d’autres qui continueront le combat pour les idéaux et pour les valeurs des droits humains universels et indissociables. Les militants des droits humains et les ONG qui s’inscrivent dans un tel combat se placent comme un contre-pouvoir à tout autre pouvoir. Il est donc évident qu’un pouvoir dictatorial agit face aux militants des droits humains de façon à les réprimer, car ce sont des citoyens qui luttent avant tout pour la promotion des libertés collectives et individuelles. C’est-à-dire, exactement le contraire de ce que fait une dictature qui réprime ces valeurs. Le pouvoir en Algérie veut anéantir les ONG qui militent pour la promotion des droits Humains. Il pense que l’infiltration de ces ONG par des éléments chargés de les casser, ou leur clonage, et la persécution de leurs militants, sont les moyens qui vont les anéantir. De notre côté, nous avons pris conscience que la solidarité nationale et internationale est un moyen efficace de résistance face à ces menaces. Nos militants et ceux d’autres ONG et organisations qui luttent pour les mêmes valeurs savent ce qu’ils risquent. Ils savent qu’il y va de leur liberté et parfois même de leur source de vie (le travail) ou carrément de leur vie. Nous faisons attention, bien sûr, à ne pas tomber dans le piège répressif, mais nous sommes déterminés à mener ce combat jusqu’au bout, car il s’agit d’un combat pour la dignité humaine tous simplement. Les persécutions ne m’ont pas épargnées bien au contraire. Je suis soumis à un contrôle judiciaire hebdomadaire, loin de chez moi et je dois faire au moins 1200 Km par semaine pour signer un registre chez le juge d’instruction, ce qui m’empêche même de travailler convenablement. Des poursuites sont engagées contre moi par le parquet de Ghardaïa qui n’est même pas compétant à la base d’accusations sans aucun fondement en relation avec mon activité professionnelle et militante.

Fekhar et Soufghanem sont en grève de la faim à travers laquelle ils veulent l’audition de Toufik. Ouyahia et Saâdani. Pensez-vous vraiment que leur combat peut aboutir ?

Les raisons qui ont poussé Fekhar et Soufghanem à entamer une grève de la faim ne sont pas seulement le refus par le juge d’instruction de convoquer ces responsables. Cela ne constitue qu’une partie seulement. Ces détenus d’opinion, qui sont à leur 3e grève de la faim depuis qu’ils sont arrêtés le 09 juillet 2015, contestent, d’abord, leur arrestation qui s’est faite en violation de la loi. Car survenue par une procédure illégale et par une décision politique qui a été prise au plus haut sommet de l’Etat le 08 juillet 2015, à cause de leur activisme, pacifique, pour dénoncer les comportements de certains responsables lors des graves crimes commis dans la région du M’zab depuis Novembre 2013. C’est le wali de Ghardaïa qui était chargé d’exécuter le plan de répression que les autorités ont décidé de maitre en place. Il faut préciser que le wali l’avait bien expliqué dans un discours prononcé le 31 juillet 2016, où il avait dit clairement que c’est lui qui dirigeait les services de sécurité et la justice à Ghardaïa, avec l’accord (ou peut être même avec l’ordre) des plus hautes autorités du pays. Il s’agit, en fait, de réprimer et d’arrêter tout activiste qui ose dénoncer les graves actes de violation de la loi commis par certains responsables politiques, administratifs, sécuritaires et même au sein de la justice. Et c’est dans le cadre de cette mission anticonstitutionnelle que je subis, moi aussi, des pressions qui pour le moment ont abouti à ma mise sous contrôle judiciaire, à 600 Km de chez moi avec la menace d’arrestation si je continue à communiquer sur la question de Ghardaïa. Ce que disait Kamel Eddine Fekhar, Nacereddine Hadjadj, Kacem Soufghalem et bien d’autres détenus, à propos de l’implication directe des autorités politiques et sécuritaires dans les violences qui ont carrément et gravement défiguré la région du M’zab dans les domaines sécuritaire et socioculturel, est maintenant confirmé par des déclarations de hauts fonctionnaires, tel qu’Ouyahia, chef de l’un des partis au pouvoir et chef de cabinet de la présidence de la République qui avait déclaré le 11 juillet 2015, c’est-à-dire, deux jours après l’arrestation de Fekhar, qu’il savait que des gens ont touché 50.000 DA par jours pour commettre des actes de violence à Ghardaïa. Saâdani, quant à lui, a déclaré le 05 octobre 2016, que c’était l’ex chef de la DRS, l’institution sécuritaire la plus puissante du pays, qui était l’instigateur de ces violences, qui ont duré plus de 19 mois, et qui ont fait plusieurs dizaine de morts, des milliers de blessés et des pertes matérielles énormes. De telles informations sont très graves et elles constituent certainement des preuves qu’il y avait bel et bien un plan pour la déstabilisation de toute la région du M’zab, que d’énormes moyens notamment financiers ont été mis en place pour l’exécution de ce plan et que des institutions de l’Etat peuvent êtres carrément impliquées dans cette sale besogne. Cela devrait faire réagir les plus hautes instances politiques, judiciaires et même sécuritaires du pays pour l’ouverture d’une enquête sérieuse afin de déterminer les responsables d’un tel désastre. Or, non seulement, rien n’a été fait mais le pire, c’est que la justice ne réagit même pas aux demandes de convocation et d’expertise faites par le docteur Fekhar. Maintenant si leur combat va aboutir ? J’avoue que les détenus, leurs familles, tous les activistes et les animateurs de la société civile, qui restent l’une des sociétés les mieux structurées en Algérie, ont compris qu’un grand plan de destruction de cette région est mis en place. Ils ont choisi de résister à cette agression, même si le résultat n’est pas garanti, cela y va de leur dignité.

Les événements de Ghardaïa n’ont pas encore livré leur mystère, pourquoi la justice s’est suffit de jeter en prison fekhar et ses amis ?

A mon sens, les événements de Ghardaïa, comme tous les évènements du grand sud d’ailleurs, In Salah, Ouargla et bien d’autres régions, font partie d’un plan d’action visant à anticiper tous mouvement pacifique pouvant servir de facteur déclencheur d’une dynamique de changement sérieuse. Amar Saâdani à bien expliqué que le chef de la DRS était derrière tous ces mouvements, et pour nous, c’est par anticipation que le pouvoir veut tuer la contestation qui allait certainement se transformer en dynamique de changement et qui démarrera, probablement, du sud. Fekhar, Soufghalem, Hadjadj, Sreaa, Lakhbiti, Mellal, Kerrouchi, Alouani, Benabdellah, et plus d’une centaine d’autres détenus d’opinion à Ghardaïa sont des leaders confirmés et/ou potentiels comme c’est le cas à Ouargla, In Salah, Laghouat, Adrar, Tamanrasset, Bechar, Illizi, M’nea, etc… Ces leaders représentent une conscience populaire qui se développe de jour en jour et qui finira par se mettre en marche d’elle-même pour le changement qui devient inévitable… Il est reproché à Fekhar, entre autre, d’avoir déclaré que le printemps algérien partira de Ghardaïa et c’est très révélateur…

Vous avez de tout temps étés au centre de la lutte et de défense des droits de l’homme, quelle est leur situation en Algérie.

La situation des droits humains en Algérie est désastreuse. Des lois sont amandées pour «règlementer» les atteintes aux droits humains.  Des délits sont tout simplement écartés des rôles des tribunaux par des procédures qui arrangent ceux qui ont de l’argent pour payer et éviter des poursuites, surtout pour des questions de détournement de biens ou d’émissions de chèques sans provisions. Une mesure qui s’appelle « la comparution directe » est introduite dans le Code de procédure pénale qui permet aux juges de condamner des personnes quelques heures seulement après leur arrestation comme c’est le cas de Bouhafs Slimane, en violation de leur droit à la défense, (Bouhafs ne savait même pas qu’il comparaissait devant un tribunal pour être juger d’après ce qu’il m’a affirmé), le droit de grève n’existe plus et c’est les tribunaux administratif, non compétant en la matière, qui prononce la légalité ou non d’une grève. Je connais une société qui a introduit une requête devant le tribunal d’El Harrach pour demander, à ce dernier, d’interdire tout mouvement de grève dans le futur. L’affaire est pendante devant ce tribunal (affaire Setram). Les pouvoirs judiciaires et législatifs ne sont que des fonctions annexer aux pouvoir exécutif et qui s’en sert à réprimer les citoyens au lieu de le servir et assurer la protection de son pouvoir d’achat qui sacrifié pour protéger les plus riches et les entreprises étrangères qui activent en Algérie. « Le syndrome sécuritaire » est utilisé comme moyen de chantage contre tous ceux qui peuvent penser contester cette situation, soit en abandonnant le devoir d’assurer la sécurité d’une personne, d’un groupe ou d’une région s’ils ne partageant pas les mêmes visions que les tenants du pouvoir, soit en les accusant de constituer eux même un danger à la sécurité de l’Etat, comme c’est le cas à Ghardaïa. Ajoutez à cela la manipulation flagrante d’une certaine presse pro-pouvoir avec « l’activisme » de certains hommes politique qui mènent désespérément une campagne pour revenir à l’application de la peine de mort sous prétexte, tantôt, que c’est une demande du peuple et, tantôt, comme une exigence « religieuse ».  Une compagne sans précédent est menée depuis 2011 pour empêcher tout activisme sur la toile de peur que cela conduise à une dynamique pour le changement vers un système démocratique et ce sont les services de police et de la justice qui sont instrumentalisés pour violer ces libertés fondamentales. Des dizaines d’activistes sont en prison pour avoir exprimé une opinion sur la toile.

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