Vers le milieu du XVIIIe siècle, les chefs des confédérations de tribus en Kabylie décident, d'un commun accord, que les femmes de cette contrée n'auront plus droit à l'héritage. Essayons donc de voir de plus près les raisons de cette décision prise au détriment des femmes kabyles.

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Le contexte

Bien que rares, les sources traitant de l'exhérédation des femmes en Kabylie s'accordent généralement à dire que cette loi trouve son origine à la fin de la première moitié du 18e siècle. La Kabylie est alors essentiellement contrôlée par les royaumes de Koukou et des Aït Abbas qui s'appuient notamment sur les confédérations de tribus locales pour asseoir leur autorité.

La régence d'Alger installe, pour sa part, plusieurs forts dans les vallées et tentes pour imposer son pouvoir dans la région, sans grand succès. Elle jouit toutefois d'alliances avec plusieurs chefs locaux, ce qui permet, entre autres, au dey d'Alger de recruter des soldats parmi la population kabyle, afin de contre-balancer l'influence des Janissaires, les forces d'élite de l'armée ottomane.

C'est dans ce contexte que bon nombre de Kabyles se sont retrouvés engagés dans les guerres que se livraient à l'époque la régence d'Alger et l'empire d'Espagne, qui visait à s'établir durablement sur les côtes nord-africaines, à la fois dans le but de contrôler le commerce dans cette région du monde et de mettre fin aux attaques des pirates barbaresques en Méditerranée.

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Les causes probables

Plusieurs des Kabyles engagés dans ces guerres sont faits prisonniers par les Espagnols et resteront en captivité parfois pendant plus d'une dizaine d'années. Ces hommes sont d'ailleurs, pour la plupart, considérés comme morts dans leur terre d'origine et leurs épouses sont autorisées à se remarier, en vertu du droit musulman qui dispose qu'une femme est considérée apte à prendre un autre époux si son mari disparaît sans donner signe de vie pendant plus de cinq ans.

Cette situation fait que les prisonniers kabyles, à leur retour, se retrouvent dépossédés de leurs biens, hérités par leurs épouses. S’ensuivrait, alors, une série de vengeances de la part des anciens captifs contre leurs ex-épouses. Cet état de fait aurait mené les principales confédérations de tribus en Kabylie à se réunir et à prendre, d'un commun accord, la décision de déshériter les femmes pour éviter que de tels événements se reproduisent à l'avenir.

Une autre version de l'histoire voudrait que les confédérations kabyles, qui avaient prononcé l'exhérédation des femmes vers 1748, ont agi de la sorte pour éviter que les biens des familles kabyles, faisant partie intégrante des biens de la tribu, ne passent entre les mains des tribus rivales. L'économie kabyle étant presque exclusivement basée sur l'agriculture vivrière à cette époque, le fait qu'une famille ou une tribu perde une partie de ses terres était donc non seulement une perte de la principale source de revenu, mais également une sorte de déchéance sur le plan social, car plus une famille ou une tribu possédait des terres, plus elle était crainte et respectée et inversement.

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En tout état de fait, la régence d'Alger avait tenté en vain de faire abroger cette loi contraire au droit musulman. Mais il faudra attendre jusqu'après l'indépendance de l'Algérie pour que les femmes en Kabylie commencent à se voir accorder une part d'héritage. La pratique de l'exhérédation des femmes reste néanmoins, et jusqu'à nos jours, pratiquée par certaines familles kabyles.

Néanmoins, et malgré le caractère, à première vue, injuste de cette loi kabyle, elle a permis de garder un certain équilibre entre les tribus dans la société de l'époque. Elle aura également permis d'éviter bien des tensions entre les tribus, dont certaines se seraient retrouvées peu à peu dépossédées de leurs terres héritées par des femmes d'autres tribus, parfois rivales.