Comment la France a profité des accords de 1968

Les accords de 1968 entre la France et l’Algérie ont longtemps facilité l’immigration de travailleurs algériens, répondant ainsi aux besoins d’une économie en pleine expansion. Aujourd’hui, leur révision est envisagée par le gouvernement français, qui les juge trop favorables aux Algériens.

Pourtant, ces mêmes accords ont permis à la France de bénéficier, pendant des décennies, d’une main-d’œuvre qualifiée et essentielle. Ce revirement interroge : la France a-t-elle oublié l’apport crucial de ces travailleurs à son développement ?

Une immigration contrôlée mais bénéfique à la France

Signés le 27 décembre 1968, ces accords régissent les conditions d’entrée, de séjour et d’emploi des Algériens en France. Contrairement aux accords d'Évian de 1962, qui garantissaient une liberté de circulation, le nouveau cadre instaurait une immigration de travail. Comme le rappelle Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie contemporaine, « on est passé d'une circulation de peuplement, avec des gens qui pouvaient circuler librement, à l'instauration d'une migration de travail. On avait besoin de main-d'œuvre sur tous les terrains. »

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À l’époque, la France connaît une forte croissance économique et un manque criant de travailleurs dans les secteurs du BTP, de l’industrie et des services. Les accords permettent ainsi à 35 000 Algériens par an de s’installer en France sans visa long séjour, à condition de justifier d’un emploi. Une carte de résidence de cinq ans leur est alors attribuée, renouvelable sous certaines conditions, avec possibilité d’accéder à une carte de dix ans après trois ans de présence sur le territoire.

Une main-d’œuvre essentielle pendant les Trente Glorieuses

Durant les années 1960 et 1970, la France connaît une période de croissance rapide, nécessitant une main-d’œuvre abondante. Les travailleurs européens (Italiens, Espagnols, Portugais) se font de plus en plus rares, obligeant la France à diversifier son immigration.

Les Algériens occupent alors des emplois difficiles et peu rémunérés. Plus de 90 % d’entre eux travaillent dans le BTP, l’industrie et les usines. Comme l’explique Emmanuel Blanchard, historien spécialiste de l’immigration algérienne en France, « la plupart d'entre eux n'avaient d'autre destin que 'la pelle et la pioche', expression utilisée par les principaux intéressés afin de désigner les emplois de manœuvres. »

Cette immigration a permis à la France de se moderniser rapidement, en construisant des routes, logements, infrastructures industrielles et transports. Pourtant, dès que le besoin de main-d’œuvre a diminué, le regard des autorités françaises sur ces travailleurs a changé.

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De la prospérité au rejet : un accord vidé de sa substance

Avec la crise pétrolière de 1973, la situation se détériore. Le chômage touche particulièrement les travailleurs immigrés, en première ligne face aux licenciements massifs et aux discriminations. Pourtant, l’immigration algérienne ne s’arrête pas. Comme le rappelle Emmanuel Blanchard : « Le taux de chômage était certes en hausse rapide, mais les emplois de service faiblement qualifiés étaient en essor. L’immigration algérienne qui n’avait jamais été homogène se diversifia encore un peu plus. »

Dans les années 1980, les Algériens deviennent la principale communauté étrangère en France, surpassant les Italiens et les Portugais. Cependant, au lieu de valoriser leur contribution, les autorités cherchent à restreindre l’accord. Dès 1985, 1994 et 2001, plusieurs révisions viennent limiter ses effets. L’instauration du visa obligatoire en 1986 marque un tournant. Comme le souligne Benjamin Stora dans une déclaration à France Info, « de facto, cet accord n'existe pratiquement plus. Ce qui compte pour un Algérien, c'est d'avoir un visa. Or, depuis 1986, c'est très dur de l’avoir »

Aujourd’hui, bien que les Algériens restent la première communauté étrangère en France, avec plus de 400 000 visas délivrés chaque année, les avantages des accords de 1968 sont devenus symboliques.

Une ingratitude politique face à une contribution historique

Alors que les travailleurs algériens ont joué un rôle fondamental dans l’essor économique français, le discours politique actuel insiste sur des « avantages excessifs » dont bénéficieraient encore les Algériens. Cette position est notamment portée par la droite et l’extrême droite, et soutenue par des figures du gouvernement, comme le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui déclarait en janvier dernier, « cet accord est daté et a déformé l'immigration algérienne. Il n'a pas lieu d'être. Il faut le remettre sur la table. »

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De son côté, Emmanuel Macron tente de tempérer le débat, appelant à une négociation avec Alger et refusant une rupture brutale, « nous n'avancerons pas s'il n'y a pas un travail de fond. On ne peut pas se parler par voie de presse, c'est ridicule. »

Pourtant, ce revirement pose une question de fond : comment un pays peut-il bénéficier d’une immigration pendant des décennies, puis décréter qu’elle est devenue un problème une fois sa prospérité assurée ? Les accords de 1968 ont été un levier majeur pour l’essor économique de la France, en lui fournissant une main-d’œuvre précieuse et souvent qualifiée. Aujourd’hui, en les remettant en question, la France adopte une posture ingrate, oubliant que ces travailleurs ont construit une partie de son histoire contemporaine.

 


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