La question des archives françaises relatives aux essais nucléaires dans le Sahara algérien demeure un point de tension entre Alger et Paris. Plus de soixante ans après les premières explosions, le refus de la France de communiquer les documents topographiques précis continue d'interroger. L'activiste Jean-Marie Collin, directeur de la branche française de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN), avance une explication principale : la crainte des conséquences.
Entre le 13 février 1960 et le 16 février 1966, la France a mené 17 essais nucléaires aériens et 40 autres expérimentations dans les régions d'In Ekker et de Reggane, dans le Sud algérien. Ces tirs ont exposé les populations civiles et militaires à des niveaux élevés de radiations, provoquant des déplacements forcés et des pathologies chroniques comme des cancers, des troubles psychologiques et des cas d'infertilité.
Sur le plan environnemental, une étude conduite par des chercheurs algériens a cartographié le site de l'essai aérien de Hamoudia, près de Reggane. Elle y a recensé 421 679 fragments de sable vitrifié contaminé, répartis sur une zone de près de 4 814 kilomètres carrés. L'ONG ICAN et l'Observatoire français des armements ont par ailleurs identifié, dans une étude intitulée « Sous le sable, le rayonnement », la présence de déchets radioactifs enfouis par l'armée française : ferrailles, véhicules, avions et conteneurs en acier ayant servi à des expériences sous-critiques avec des billes de plutonium pesant jusqu'à 25 grammes. Ces matériaux restent, en 2026, enfouis sous les sables.
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L'impossible accès aux archives et l'argument du « secret-défense »
Selon Jean-Marie Collin, la France dispose de tous les enregistrements techniques et topographiques permettant de localiser précisément ces déchets. Pour l'heure, le gouvernement français les classe sous le sceau du secret et refuse leur divulgation. Interrogé par Echorouk sur les raisons exactes de ce blocage, le responsable d'ICAN France admet ne pas connaître les motifs officiels précis. Il évoque un faisceau de causes probables : lourdeurs bureaucratiques, craintes politiques, report du dossier à une éclaircie dans les relations bilatérales franco-algériennes et « inquiétude quant aux conséquences » d'une telle transparence.
Cette position contraste avec le traitement du dossier polynésien. La France a, dans une certaine mesure, ouvert ses archives pour les essais menés en Polynésie française. Le militant antinucléaire appelle donc Paris à « faire pour l'Algérie ce qu'elle a fait pour la Polynésie », jugeant qu'aucune raison ne justifie de refuser d'affronter ce « chapitre noir de son histoire ». Le rapport remis en 2021 par l'historien Benjamin Stora au président Emmanuel Macron proposait la création d'une commission « Mémoire et Vérité », sans avancée concrète sur ce volet documentaire.
Un processus d'indemnisation verrouillé par des obstacles techniques et politiques
La loi française n° 2010-2 du 5 janvier 2010, dite loi Morin, a officiellement reconnu que les 210 essais nucléaires français avaient causé des dommages sanitaires. Pour obtenir réparation, un requérant doit prouver sa présence sur l'une des zones définies entre 1960 et 1967, et souffrir de l'une des 23 pathologies radio-induites répertoriées par un décret. Ce dispositif, qualifié d'« avancée réelle » par Jean-Marie Collin, se heurte à une application très restrictive.
Le périmètre des zones reconnues comme irradiées s'arrête souvent aux abords des villages concernés, excluant de fait une partie de la population exposée. Pour les habitants touaregs et les populations nomades, fournir des documents attestant de leur présence à des dates précises dans le désert se révèle particulièrement difficile. Le blocage est aussi administratif et linguistique : les formulaires du Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN) n'ont été traduits en arabe algérien qu'en 2023. Sur près de 400 000 personnes potentiellement exposées — 150 000 civils et militaires des campagnes nucléaires, 210 000 Polynésiens et 40 000 Algériens —, seules 1 026 ont obtenu le statut de victime. Parmi elles, deux personnes seulement résident en Algérie.
هذا ليس مجرد "خبر قديم"
هذا جرح نووي ما زال مفتوحاً في ذاكرة الجزائرفي 25 أبريل 1961، نفذت فرنسا جريـ.متها النووية الرابعة في الصحراء الجزائرية (منطقة رقان)، وأطلقت عليها اسم 'اليربوع الأزرق' (Gerboise Bleue). بلغت قوتها التدميرية ما يعادل 25 كيلو طن من مادة TNT، وهي طاقة تفوق… pic.twitter.com/P8l5n5r77m
— د.بن سعيد | Bin Saeed (@Bin_S_aeed) April 26, 2026
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Par ailleurs, 38 dossiers de malades algériens ont été déposés auprès de la CIVEN pour des pathologies non inscrites sur la liste officielle française, mais figurant dans une stratégie du ministère algérien de la Santé. Il s'agit de 27 maladies cancéreuses, 7 non cancéreuses et 4 liées aux effets de l'irradiation in utero.
De nouvelles initiatives législatives et diplomatiques en perspective
Pour pallier l'insuffisance de la loi Morin, une nouvelle proposition de loi est en cours de rédaction au Parlement français, portée par la députée Mireille Reid-Arbelot avec le soutien de Didier Le Gac. Ce texte maintient les critères initiaux mais introduit une présomption d'exposition fondée sur le risque réel, et non plus sur un seuil dosimétrique strict. Cette modification vise à élargir le nombre de personnes pouvant prétendre au statut de victime.
Côté algérien, une journée d'étude parlementaire tenue en février 2025 a débouché sur des recommandations, dont la création d'un centre de la mémoire nucléaire et la collecte de témoignages. Le ministère algérien de la Défense, en coordination avec l'Agence nationale de réhabilitation des anciens sites d'essais nucléaires français, a entamé des opérations de nettoyage sur une zone contaminée à In Ekker. Jean-Marie Collin suggère d'y inviter prochainement des journalistes et des responsables français pour constater les faits.
Sur le plan international, la ratification par l'Algérie du Traité sur l'interdiction des armes nucléaires, signé en septembre 2017, permettrait de renforcer sa position. Le premier congrès d'examen du Traité, prévu du 27 novembre au 2 décembre 2026 au siège des Nations unies à New York, pourrait acter la création d'un fonds d'aide aux États affectés par des explosions nucléaires.
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