Alors que le Hirak entame sa troisième année, les tentatives de récupération par la nébuleuse islamiste Rachad se multiplient. De son côté, le pouvoir en place continue d'accuser les activistes de servir des agendas étrangers. Il assimile tous ceux qui ne soutiennent pas sa feuille de route à des ennemis de la nation et de l'unité nationale. Quant aux démocrates, ils ont du mal à s'imposer, malgré le grand nombre d'activistes qui représentent ce courant.

Ainsi, la reprise du Hirak, après une année d'interruption en raison de la crise sanitaire, fait ressurgir les conflits idéologiques qui traversent ce mouvement. Les islamistes qui luttent pour le même projet ont choisi deux stratégies différentes. La première est présente dans la rue. Elle est représentée essentiellement par le mouvement Rachad, dont les principaux animateurs sont à l'étranger. Ce mouvement dicte ses consignes à travers les réseaux sociaux.

Ses animateurs les plus actifs, notamment Larbi Zitout, Amir Boukhars (connu sur Facebook sous le pseudonyme d’Amir Dz) et Yahia Mekhiouba, accusent tous leurs adversaires de « rouler pour la police politique » et « de vouloir créer une fissure dans le Hirak ». Dans leurs interventions quasi quotidiennes, ils donnent des orientations à leurs militants et sont à l'origine de certains slogans controversés. Ce mouvement a réussi jusque-là à avoir une grande adhésion populaire en jouant sur certaines fibres. Pour autant, il n'a jamais assumé son idéologie islamiste.

De l'autre côté, les islamistes « institutionnalisés », tels que le MSP de Mokri et El Binna de Bengrina, ont choisi de soutenir la feuille de route de Abdelmadjid Tebboune. Les deux partis se revendiquent également du Hirak. Ils ont pour cible les mêmes adversaires de Rachad. Ils s'attaquent aux laïques, aux féministes et à ceux qui réclament une période de transition.

Le pouvoir mise sur l'usure et la désinformation

Afin de mettre fin à ce mouvement, le pouvoir en place joue sur plusieurs fronts. Il s'agit, essentiellement, de diaboliser les activistes qui ne cautionnent pas la feuille de route du chef de l'Etat. Ces activistes sont assimilés à « la main de l'étranger » et aux ennemis de la nation. Le pouvoir, qui revendique également le mouvement populaire, qu'il qualifie de « Hirak béni », a inventé un nouveau qualificatif : « le Hirak authentique », pour exclure du mouvement ceux qui continuent à réclamer le départ du système.

Par ailleurs, les décideurs continuent à utiliser les médias publics et des chaînes de télévision privées pour manipuler l'opinion publique. La veille de la célébration du deuxième anniversaire du Hirak, la télévision publique a diffusé le « témoignage d'un terroriste repenti », pour soi-disant alerter sur les dangers d'actes terroristes durant les marches du vendredi. Cette vidéo a été tournée en dérision sur les réseaux sociaux. Les marches du 22 février ont également été présentées comme un évènement à l'occasion duquel « le peuple a célébré son unité avec l'armée ».

Le premier vendredi après cet anniversaire, la rue est venue démentir la propagande officielle. Malgré les centaines d'arrestations, plusieurs villes ont connu de grandes marches avec des slogans hostiles au pouvoir.

La diabolisation, la désinformation et la propagande sont les autres armes des décideurs en plus de la répression, des arrestations et des condamnations d'activistes. Les dernières « mesures d'apaisement » de Abdelmadjid Tebbounne se sont avérées n'être que des manœuvres conjoncturelles. Preuve en est, quelques jours après, des militants ont été arrêtés et d'autres condamnés.

La place des démocrates

Bien que présente depuis le début du Hirak, la mouvance démocratique a du mal à peser sur les évènements. Faisant cavalier seul, les nombreux activistes « démocrates » ont du mal à présenter un projet cohérent et le défendre dans l'unité. Ils sont souvent accusés d'« idéologiser » le mouvement par ceux mêmes qui essayent de le récupérer. Les démocrates ont subi les évènements au lieu d'être des acteurs du changement qu'ils prônent. De concession en concession, ils sont en phase de devenir « les dindons de la farce » entre pouvoir et islamistes.

Il faut aussi noter que certains acteurs de cette mouvance ont quitté le navire et d'autres sont sur le chemin de le faire. Il s'agit notamment de Soufiane Djilali de Jil Jadid, qui s'est rallié à Abdelmadjid Tebboune, et récemment du FFS, dont certains de ses cadres ont adopté le langage de diabolisation contre ceux qui prônent un Etat civil et non militaire.