Pourquoi la Kabylie arrive toujours en tête des résultats du baccalauréat en Algérie ? Cette question a été posée des milliers de fois, parfois sincèrement pour avoir des explications objectives, parfois avec arrière-pensée pour justifier la stigmatisation de cette région qui ne laisse jamais indifférent. Jeune Afrique a tenté d'y répondre à travers une enquête publiée le samedi 23 juillet.

Pour cela, le média franco-africain a fait parler des spécialistes pour expliquer la première place obtenue par la wilaya de Tizi-Ouzou pour « la 9e fois consécutive » (la 13e fois, selon des publications sur les réseaux sociaux). Jeune Afrique fait savoir que Tizi-Ouzou domine encore une fois, avec 73,61 % de réussite, suivie de près par deux autres wilayas de la même région, en l'occurrence Boumerdès, avec 69,04 %, et Béjaïa, avec 68,70 % de réussite au bac 2022.

Pour l'inspecteur de la langue française Salim Aïssat, qui a travaillé dans des wilayas de Kabylie et en dehors, c'est tout le monde qui se mobilise pour la réussite des enfants, particulièrement dans les régions rurales de la Kabylie, y compris les associations de parents d'élèves. Mais la mobilisation des parents fait toute la différence, affirme-t-il. « Les gens se sacrifient pour leurs enfants. Il m’est arrivé de voir des femmes élever des poules et vendre des œufs pour payer des cours de soutien », a-t-il souligné.

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Réussir pour quitter la vie rude des hautes montagnes de Kabylie

Pourquoi les parents se mobilisent-ils autant pour la réussite scolaire de leurs enfants ? La réponse est connue de tous, mais Mustapha Aoun, proviseur d'un lycée à Béjaïa, avec 34 ans de service en tant que professeur et chef d'établissement, n'hésite pas à le répéter : « L’éducation est le seul ascenseur social en Kabylie, la seule porte de sortie de ces régions montagneuses où la vie est rude », a-t-il expliqué, en précisant que les jeunes d'aujourd'hui considèrent le baccalauréat comme une porte d'entrée vers l'Europe, particulièrement la France.

« Mes élèves se préparent à partir à l'étranger dès la classe de terminale. L'an dernier, tous les élèves de notre classe de mathématiques ont obtenu leurs visas d'études pour la France. Dans mon entourage, tout le monde a au moins un enfant parti étudier à l'étranger. Deux de mes trois enfants sont déjà partis depuis longtemps et je ferai tout pour que le dernier les suive », a ajouté Mustapha Aoun, pour dire que les parents encouragent leurs enfants à travailler et réussir pour quitter la rudesse de la vie dans les villages kabyles.

C'est le rapport aux études qui fait la différence

De son côté, une inspectrice a mis le doigt sur la différence entre les familles de Kabylie et ceux de certaines autres régions d'Algérie, et ce, dans leur rapport avec les études. Ayant exercé dans plusieurs wilayas, notamment Djelfa, Tamanrasset et Alger, elle a vu le rapport des parents à la scolarité de leurs enfants. « Les élèves bénéficient des mêmes chances et des mêmes programmes sur tout le territoire national. Ce qui fait la différence, c'est le rapport aux études. Dans les régions rurales de Kabylie, les familles ont compris qu'elles restent le seul levier de réussite. Quand j'étais à Djelfa (300 km au sud d'Alger), il m'est arrivé de voir des parents venir demander que leurs enfants soient retirés des classes durant les périodes où ils ont besoin d'aide pour leur cheptel », a-t-elle témoigné.

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Mais dans cet article de Jeune Afrique[1]Algérie : pourquoi la Kabylie arrive toujours en tête des résultats du bac ?, Ahmed Tessa, pédagogue et ancien conseiller au ministère algérien de l'Éducation, est plus explicite dans son analyse sur la réussite des enfants de Kabylie dans les examens de baccalauréat. Pour lui, les opportunités d'épanouissement individuel sont rares dans les régions montagneuses, comme celles de la Kabylie. « La terre y est ingrate, le tissu industriel y est inexistant et les investissements économiques maigres », a-t-il précisé. Et d'ajouter : « C'est ce contexte qui a fait de la Kabylie, et de tout temps, le plus grand réservoir de l'émigration interne et externe. Depuis l'indépendance, les parents se font un devoir de stimuler et pousser leurs enfants à réussir dans leurs études pour échapper aux contraintes de cette rude vie montagnarde ».

Même en Kabylie, les ruraux réussissent mieux que les citadins

Dans son analyse, le pédagogue fait même la différence entre les citadins et les ruraux de Kabylie. Il estime que « ce ne sont pas les établissements scolaires des grandes villes de la région qui décrochent les plus forts taux de réussite, mais les villages où la solidarité et l'entraide sont monnaie courante avec les jeunes étudiants qui consacrent leurs vacances pour encadrer les candidats aux examens ».

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Voilà des explications tirées du réel qui devraient inspirer tous ceux qui stigmatisent la Kabylie en commentant la première place qu'occupent régulièrement les élèves kabyles dans différents examens de fin d'année, notamment celui du baccalauréat. Certains sont allés jusqu'à accuser les enfants de la région de tricher massivement avec la complicité de tous les encadreurs et même des autorités.