Hocine Aït-Ahmed, l'un des hommes qui ont le plus marqué l'histoire de l'Algérie, figure historique du Mouvement national, de la Guerre d'Algérie et du combat démocratique, s'est distingué de par ses nombreuses prises de position et ses nombreuses initiatives. Jugurtha Abbou vient de lui consacrer un livre des plus croustillants : « La pensée de Hocine Ait Ahmed ». On y trouve plein de belles pages qui retracent la vie de ce grand homme, mais aussi des citations et des témoignages qui renseignent sur le travail en profondeur effectué par Jugurtha Abbou. Dans cet entretien, l'auteur nous en dit davantage…

Comment vous présenter aux lecteurs ?

Je vous remercie tout d’abord de m’avoir donné cette tribune d’expression, et, par là même, je me présente aux lecteurs de votre site. Je suis âgé de 38 ans. Je suis spécialiste en psychologie sociale, mais j’exerce comme chef de projet dans une entreprise publique. Auteur d’un premier livre en 2019, une histoire sous forme de poésie intitulée L’Amour des feux, j’ai publié un essai politique deux ans plus tard portant le titre Hier, aujourd’hui, demain l’Algérie. Cette année, j’ai publié mon premier roman : Les maux conjugués, aux éditions Imal, puis un autre essai portant sur La pensée de Hocine Ait Ahmed, aux éditions Tafat.

Que découvrira le lecteur à travers cet ouvrage sur Hocine Ait Ahmed ?

Beaucoup d’Algériens connaissent le parcours et le travail de Hocine Ait Ahmed, que ce soit pour l’indépendance du pays ou encore pour la démocratie et l’État de droit. Sauf qu’à travers mon ouvrage, j’ai essayé d’expliquer la pensée politique, économique et culturelle de l’homme. Le lecteur aura à comprendre chacune des positions prises par Ait Ahmed à travers un angle précis : celui de sa pensée. On y trouve, en guise d'exemple, son point de vue par rapport à la crise de 1962, à l’arrêt du processus électoral et d’autres faits ayant marqué la scène politique nationale et internationale.

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En traitant du parcours de Hocine Ait Ahmed, vous avez choisi de recentrer votre livre sur la pensée plutôt que sur le parcours, à quoi est dû votre choix ?

Il est vrai que beaucoup de livres traitent du parcours historique de ces héros qui ont bâti la nation. Or, loin d’être un récit, ni une biographie, mon essai aborde la vie de Hocine Ait Ahmed sous un autre angle. Il s’agit de cerner sa position politique, notamment son attachement inconditionnel à la volonté populaire. Aussi, j'ai essayé de cerner l’évolution de la pensée économique de l'homme et son adaptation au contexte national et international, ainsi que sa position par rapport à la question identitaire, avant et après l’indépendance. De même que j'ai essayé de décortiquer sa production, notamment le rapport de Zedine et le rapport qu’il a envoyé de prison à travers lequel il a suggéré la création d’un gouvernement provisoire.

Vous avez abordé dans votre ouvrage les différents événements vécus par l’Algérie, notamment la période coloniale ainsi que la période qui a suivi la guerre. Est-ce que cela a été facile pour vous ?

L’ouvrage a nécessité un travail de recherche laborieux, une lecture profonde de toute l’œuvre d’Ait Ahmed ; livres, rapports et messages, ainsi que d’autres références relatives à l’histoire du pays dans ses différentes étapes. Pour éviter de sombrer dans toute forme de chauvinisme, j’ai tenu à me pencher sur les écrits qui ont critiqué telle ou telle démarche prônée par le concerné.

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Vous avez entamé votre essai par l'explication des éléments qui forgent la pensée. On peut facilement y déceler la touche du psychologue social que vous êtes.

Évidemment, une pensée ne naît pas du jour au lendemain. On ne se réveille pas un beau jour pour se déclarer socialiste ou capitaliste, mais il y a bel et bien des éléments qui forgent la pensée. Dans le cas d’Ait Ahmed, il fallait revenir au giron dans lequel il a grandi, sa culture universelle mue à la fois par son appartenance à une famille conservatrice, de lignée maraboutique, et sa scolarisation à l’école française. Le contexte d’alors, marqué par une vie à deux collèges, a fait naître en lui l’esprit de justice sociale et de lutte pour une société humaine. J’ai aussi abordé les passages d’Ait Ahmed au sein des Scouts musulmans algériens et ses études au lycée de Ben Aknoun, des lieux de socialisation politique par excellence.

Vous avez aussi évoqué la vision économique que beaucoup feignent de réduire à la lettre S du socialisme.

La pensée économique de Hocine Ait Ahmed a évolué au gré des mutations nationales et internationales. Au lendemain de l’indépendance, il a défendu l’autogestion comme projet global, avant d’évoluer vers la social-démocratie, source de justice sociale, celui qui compte sur l’automobilisation des masses et non leur embrigadement. Ceci dit, il a milité pour la refondation de l’économie algérienne sur de nouvelles bases, mettant l’humain au cœur de sa stratégie. Tout comme j’ai abordé sa position par rapport à la mondialisation, qui consiste, non à son rejet total et définitif, mais à sa régulation de manière à instaurer la démocratie et les droits de l’Homme à travers le monde, ainsi qu’une répartition équitable des richesses.

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Où trouvez-vous votre aise en écrivant, dans le roman ou dans l’essai ?

Franchement, cela dépend de l’état d’esprit dans lequel je me trouve au moment d’entamer un travail. Dans la globalité, je suis de ceux qui écrivent pour transmettre un message, quel que soit le genre choisi. J’ai commencé mon roman Les maux conjugués par un fort message de Martin Luther King appelant à la paix dans le monde. On peut dire que la ligne de conduite est la même et les genres multiples.

J’ai choisi la poésie en 2019, alors que le peuple entier dégageait une sensation forte d'harmonie et de cohésion. Un moment d’effervescence pareil ne trouvait sa juste expression, à mon humble avis, que dans la poésie. Plus tard, il s’est imposé un regard rétrospectif sur ce qui a été vécu, un moment où les refoulés de nombreuses années ont refait surface. Un universitaire, psychologue social de surcroit, doit développer un sens de l’observation et un regard critique sur la société dans toutes ses composantes. Je me sens interpellé plus que jamais par le vécu des miens, par les différents événements qui secouent le monde.

Un dernier mot pour les lecteurs d'ObservAlgérie ?

La lecture est un remède lorsque les douleurs nous torturent, un refuge lorsque les maux nous cernent. Il demeure que la culture du livre doit être vulgarisée, à tous les niveaux. J’espère que vos lecteurs trouveront en mes œuvres le refuge recherché, tout comme je souhaite voir mes œuvres, en particulier le dernier essai que je viens de publier, susciter un débat large et serein, à même d’apporter le plus escompté.

Photo de Jugurtha Abbou, attablé avec son livre sur Hocine Aït-Ahmed

Photo de Jugurtha Abbou.