Alors que le statu quo accentue la crise multidimensionnelle que traverse l'Algérie, plusieurs propositions de sortie de crise et initiatives sont prises par les activistes politiques. Parmi celles-ci, l'organisation d'une conférence régionale de Kabylie. Un comité préparatoire a été installé le 19 mars. Nous avons rencontré Hamou Boumedine, l'un des membres de ce comité. Le coordinateur du RPK a tenu à préciser qu'il intervenait au nom du comité préparatoire de la conférence régionale de Kabylie et non au nom de son mouvement  

Observ'Algérie : Vous faites partie du comité préparatoire de la conférence régionale de Kabylie. Quelles sont les raisons qui vous ont poussés à aller dans le sens d'organisation d'une région par rapport à tout un pays ?

Tout d'abord, je tiens à signaler que c'est une conférence qui n'est pas kabyle au sens ethnique du terme. C'est une conférence qui va s'organiser en Kabylie. Elle n'a pas la prétention de regrouper toute la Kabylie ou bien de parler en son nom. C'est une conférence d'un certain nombre d'acteurs politiques et d'acteurs sociaux et de simples citoyens qui ont jugé à un moment, suite au mouvement de février, qu'il n'était plus possible de rester sur une dynamique de mobilisation seulement limitée aux marches populaires. Il fallait aller vers quelque chose d'autre et essayer de donner une perspective politique clarificatrice et en même temps une perspective organisationnelle. L'initiative a pris ses origines le 24 octobre 2020 à travers le texte « appel des cent », mais il y a plusieurs centaines qui l'ont signé.

C'était un appel de citoyens de Kabylie aux compatriotes algériens pour dire ce qu'il est attendu pour nous en tant que Kabyles dans ce mouvement populaire. Par la suite, à cause de la pandémie, on a jugé nécessaire de suspendre la perspective d'organisation de cette conférence régionale. A partir de la reprise du Hirak, les mêmes militants se sont retrouvés dans les manifestations et ont jugé opportun de se regrouper et de relancer l'idée.

Cette conférence peut être résumée, en termes d'objectif, à quelque chose de très simple. Il s'agit d'arriver à une forme d'articulation entre le combat régional en tenant compte de la spécificité de la Kabylie avec cette dynamique au niveau national.

Cette conférence arrive dans une conjoncture faite de tiraillements entre courants politiques au sein du Hirak. Ne pensez-vous pas que cette initiative va dans le sens de diviser un peu plus ce mouvement ?

D'abord, c'est une initiative de rassemblement. Aujourd'hui, nous avons des intervenants publics dans les réseaux sociaux et dans les médias qui interviennent de manière individuelle. La conférence régionale est l'occasion de regrouper tous ces intervenants pour discuter ensemble de ce que peut être une proposition de sortie de crise où que ce soit au niveau national, parce que la Kabylie a un rôle considérable dans la dynamique nationale. Mais aussi, il y a une préoccupation régionale des Kabyles qui considèrent que ce mouvement est autant porteur d'espoir que d'appréhensions.

Des appréhensions que ce mouvement puisse, s'il n'est pas bien orienté, venir remettre en cause l'engagement de la Kabylie, dans le cadre d'une transition démocratique, ou mettre de côté ses intérêts spécifiques, qu'ils soient liés à la question linguistique, ou à la question de l'école et du développement.

Le rassemblement des énergies et de toutes les forces de cette conférence régionale, c'est tout l'inverse d'un travail de fractionnement. Il faut savoir que déjà, dans le comité d'organisation, il y a plusieurs tendances, plusieurs courants politiques et courants d'opinion. Il s'agit notamment de notre famille politique : le RPK (Rassemblement pour la Kabylie), des cadres du FFS, du MDS, du RCD et des citoyens qui n'ont jamais adhéré à un parti politique. Ce comité préparatoire est déjà pluriel.

« Nous souhaitions instaurer le débat politique qui a été évacué en Kabylie »

Au vu de ce qui a eu comme réactions, on voit de plus en plus d'adhésion à ce projet. Nous espérons que le jour de cette conférence, nous pourrons rassembler le maximum de forces politiques et de courants d'opinion. Nous souhaitions instaurer le débat politique qui a été évacué en Kabylie. On voit déjà que le débat est lancé, les gens expriment leurs points de vue, qui du fédéralisme, qui de la régionalisation et aussi du souverainisme. Il y a même ceux qui considèrent que cette démarche est porteuse de risques sur l'unité nationale. Je pense que l'essentiel aujourd'hui, c'est qu'on est en train de débattre. La conférence régionale, telle qu'elle est conçue, laisse penser que nous allons aboutir à une convergence qui va se traduire par une charte politique citoyenne qui sera prise en charge par des comités populaires pour qu'elle puisse s'affirmer dans la rue et dans les manifestations publiques.

Des voix se sont élevées pour accuser les organisateurs de régionalisme. Quelle est votre réponse ?

C'est tout à fait attendu qu'il y ait des voix qui dénoncent cette initiative. Il faut expliquer que cette initiative ne s'inscrit pas dans une vision régionaliste au sens négatif du terme. C'est une conférence d'acteurs de la région qui considèrent que la Kabylie, comme par le passé, a aujourd'hui une responsabilité. Pas seulement une responsabilité de mobilisation comme elle l'a toujours fait. C'est une responsabilité politique pour clarifier les enjeux politiques et quelle doit être la perspective qui permet de sortir du système autoritaire militarisé vers un système démocratique.

On ne peut pas préjuger de la Kabylie dans une certaine affirmation qu'elle est à l'avant-garde, qu'elle est une locomotive et l'empêcher de s'organiser. Si la Kabylie doit réellement jouer ce rôle avant-gardiste, c'est à elle de donner l'exemple en premier dans le regroupement des forces et c'est à elle de chercher les convergences nécessaires pour donner une projection au niveau national, tout en réaffirmant que quelle que soit la générosité exposée pour le règlement au niveau national, elle ne doit pas aboutir à l'étouffement ou à l'écrasement de revendications spécifiques. Nous croyons, dans le comité d'organisation, que nous ne pouvons pas évacuer la question du statut de la Kabylie dans la nouvelle Algérie. Je n'entends pas par là la nouvelle Algérie de Tebboune, je parle de la deuxième République.

Les courants indépendantistes et souverainistes sont-ils invités à cette conférence ?

La conférence régionale est ouverte à tous les acteurs politiques qui se reconnaissent en elle. Pour ceux qui considèrent qu'il n'y a pas matière à débattre avec ceux qui s'inscrivent dans le mouvement populaire même si la porte leur est ouverte, il n'est pas possible de concilier l'inconciliable. Il y a un fossé entre ceux qui croient sauver l'Algérie et ceux qui disent qu'il n'y a pas d'Algérie. Ce sont des positions diamétralement opposées, et on ne peut pas arriver à un consensus. Cependant, il y a un certain nombre de souverainistes indépendantistes qui considèrent que quel que soit le projet défendu même dans le cadre de l'indépendance, il vaut mieux avoir affaire à une Algérie démocratique que d'avoir affaire à une dictature. Ils plaident pour encourager toute perspective qui peut aller dans le sens de démocratisation de l'Algérie.

Selon votre appel, c'est carrément un plaidoyer pour la refondation de l'Etat. Comment présagez-vous l'avenir avec cette conférence ?

Pour être plus précis, ce n'est pas une conférence centrée uniquement sur la région. Nous, on part du principe que c'est l'organisation du mouvement aujourd'hui qui va préfigurer l'avenir de l'Algérie. Il ne faut pas attendre le processus de transition démocratique engagé pour poser ces problèmes spécifiques de Kabylie. C'est structurant, et il y a un rapport dialectique entre cette organisation de la conférence et ce qui va advenir comme démarches dans le cadre de la transition démocratique. Il serait bien malheureux de voir, le jour de la transition démocratique, que cette Kabylie va être réduite à une expression de 4 à 5 bonhommes. C'est-à-dire qu'au vu de l'engagement, c'est la Kabylie qui est considérée comme la locomotive, mais quand il sera le temps de préfigurer ce que doit la transition démocratique, elle va être mise à l'écart. Donc, c'est maintenant qu'il faut poser ses spécificités, ses attentes.

« "Khawa khawa" doit être traduit politiquement »

« Khawa khawa », c'est bien mais traduit politiquement en vivre-ensemble. Et ce vivre-ensemble doit s'accompagner par l'acceptation de la diversité. Cette diversité ne peut pas être résumée à une simple reconnaissance, elle doit être traduite comme nous l'avons toujours soutenu : par une réorganisation institutionnelle de l'Etat. Cette réorganisation va permettre à cette diversité de s'exprimer en donnant à ceux qui sont porteurs de cette spécificité les moyens institutionnels pour développer leur langue, leur culture et leur patrimoine. Les ateliers qui vont être retenus partiront tous de ce principe qui consiste à trouver une articulation entre la question régionale et la question nationale. On va poser la question de la transition démocratique dans le cadre d'une société diverse. C'est un peu le même paradigme qui a été posé dans le cadre de la transition des pays, comme la Bolivie, l'Espagne, où il y a une pluralité. Ce sont des sociétés plurinationales ou multiculturelles. Nous allons élaborer une synthèse pour dire ce qu'on veut pour l'Algérie et ce qu'on veut pour nous-mêmes.

 Avez-vous quelque chose à ajouter ?

A travers cette conférence, beaucoup de regards seront fixés sur notre initiative. La conférence régionale est ouverte. Elle est aussi ouverte, je tiens à préciser, aux autres régions. Elle ne se fera pas en vase clos. Il y aura des invités des autres régions. Il y a des acteurs connus au niveau national, d'Oran, de Constantine... Des personnes se reconnaissent dans le texte même si elles ne sont pas kabyles. Tous ceux qui voient qu'il y a une perspective et que la Kabylie a un rôle à jouer sont les bienvenus. Nous comptons essaimer cette initiative, il y a une conférence régionale de Kabylie, il peut y avoir une conférence régionale des Chaouis, d'Alger- qui doit avoir un statut particulier en étant une capitale- de l'Oranie, du Sud, des Mzabs, des Touaregs et toutes les autres régions. Ainsi, nous arriverons à une véritable conférence nationale inclusive où chacun va exposer ses spécificités. Si nous fédérons toutes ces forces, nous pourrons penser à l'Algérie fédérale et aussi à créer le rapport de force nécessaire pour passer d'un système à un autre. Passer d'un système autoritaire à un système démocratique.

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