La France est traversée par des conflits philosophiques traduits en conflits politiques. Certaines notions ont été instrumentalisées par les uns et les autres pour stigmatiser un côté ou s'affirmer. La laïcité est au centre de ces « guerres » entre courants de pensée. Une partie de la classe politique s'est emparée de cette notion pour s'attaquer aux religieux, notamment les musulmans, alors qu'une autre l'utilise au contraire pour affirmer des appartenances religieuses. Ces débats, qui reviennent en force dans la sphère publique, ont des répercussions sur le secteur de l'éducation en France. C'est ce qui s'est passé lors d'une formation à la laïcité dans un lycée de Seine-Saint-Denis.

En effet, cette formation, qui devait être une occasion pour des débats, s'est transformée en accusations entre deux parties. Ainsi, en novembre dernier, des enseignants du lycée Marcelin-Berthelot de Pantin (Seine-Saint-Denis) ont été invités à suivre une formation « Laïcité et valeurs de la République ».

Dans ce lycée, certains professeurs laissaient manifestement des jeunes filles porter le voile dans l'établissement, en contradiction avec la loi de 2004 sur les signes religieux ostensibles au sein des établissements scolaires.

L'inspectrice témoigne du sabordage de sa formation sur la laïcité

Cette formation, au lieu de se dérouler dans la sérénité, s'est transformée en guéguerre entre certains profs et l'animatrice de la formation. « On s'est retrouvés mon collègue et moi bombardés de questions d'assez mauvaise foi de la part d'un petit groupe d'enseignants. On m'a demandé si je faisais de la lutte contre l'obscurantisme woke, si la loi contre l'apologie du terrorisme interdisait de critiquer pédagogiquement ce qu'avait fait Samuel Paty ou si le fait qu'un enseignant porte une chemise tous les jours pouvait constituer un signe religieux », témoigne l'inspectrice d'académie qui a animé la demi-journée de formation.

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L'inspectrice explique que cette formation n'a rien d'idéologique, en déclarant : « Je subis aussi du racisme ordinaire, mais je n'en déteste pas pour autant la République, grâce à laquelle j'ai fait ma carrière. Moi, j'organise des formations, pas des remontées de bretelles… Et contrairement à ce que j'ai pu lire ici et là, il n'y a rien d'idéologique dans ces ateliers. Nous nous en tenons au strict rappel du cadre juridique ».

Réaction des enseignants du lycée de Seine-Saint-Denis

De leur côté, les enseignants du lycée se sont organisés en collectif baptisé « Lycée Berthelot en lutte » pour dénoncer le contenu de la formation. Un des enseignants du lycée a alors présenté un poème pour parler de cette formation.

Intitulé « Le Serpent et le Roquet - Récit d'une formation Valeur de la république et laïcité », ce texte est un pamphlet contre les formateurs. « Laissez-nous vous conter la bien étrange fable / Dont nous devons chercher, depuis lors la morale / D'un serpent louvoyant, la langue mielleuse / Qui n'est pas dominant et devient bête hargneuse ; / D'un roquet aboyant, la langue fielleuse, / Sans retour connivent donc d'humeur bilieuse », commence ce poème.

L'École républicaine au cœur d'une guerre politique

Un poème qui n'a pas été du goût de l'inspectrice, qui dépose une plainte le 5 janvier pour outrage sur personne chargée d'une mission de service public et diffamation. « Ces publications véhiculent un mensonge sur la réalité de ce qui se dit réellement dans les formations », explique-t-elle. « Dire que nous passons notre vie à mesurer la longueur des jupes est tout simplement faux ». La formatrice regrette que « certains enseignants refusent d'admettre que l'école fait l'objet d'une offensive de la part de religieux qui instrumentalisent des jeunes filles en les incitant à contourner la loi ».

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Il faut dire que ce qui se passe dans les écoles française reflète le débat public sur certaines valeurs. Ces dernières années, les courants politiques ont voulu accaparer la laïcité et la conjuguer à leur sauce. Elle est instrumentalisée par les uns pour s'attaquer aux religieux – notamment les musulmans – et par les religieux pour justifier leurs rejets des lois de la République française.

Entre les deux, les élèves de l'École française se retrouvent perdus dans des notions philosophiques compliquées, pourtant simples à l'origine : la laïcité, c'est surtout un moyen de vivre ensemble entre différentes croyances et aussi non-croyances.