Né le 26 janvier 1933 à Takhlijt Ath Aïsou, au sein d'une famille très tôt mobilisée contre le colonialisme français, Abdelhafidh Yaha, dit Si Lhafidh, est décédé le 24 janvier 2016. Officier de l'ALN, pendant la guerre d'Algérie, il a été le cofondateur du FFS en 1963. Il s'est exilé au milieu des années 1960 en France et revient en Algérie en 1989 à la faveur de l'ouverture démocratique. Ce maquisard et militant émérite pour l'indépendance puis pour la démocratie a été un témoin et un acteur des événements qui ont secoué l'Algérie, avant et après l'indépendance. Ses mémoires intitulés « Au cœur des maquis de Kabylie (1948-1962), Mon combat pour l'indépendance de l'Algérie » ressortent ce lundi 4 juillet en librairie. 

À la veille de la commémoration du 60e anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, les éditions Koukou rééditent donc les mémoires d'Abdelhafidh Yaha. Recueillies par le journaliste Hamid Arab, ces mémoires retracent le parcours de vie de l'officier de l'ALN en Wilaya III et également l'un des cofondateurs du Front des forces socialistes (FFS) le 29 septembre. Dans son récit des événements historiques, le maquisard évoque avec détails son long parcours. Il revient d'abord sur son passage au sein du PPA-MTLD, ensuite dans les rangs de l'ALN, dont il était l'un des officiers les plus respectés.

Dès son jeune âge, Abdelhafidh Yaha émigre en France, où il s'installe avec son père à Charleville-Mézières, dans les Ardennes. C'est la qu'il intègre une cellule locale du parti indépendantiste. Pour cette période, le jeune militant raconte une scène horrible qui l'a marqué : des Algériens sont jetés à la rivière en 1952, bien avant les massacres d'Octobre 1961. revenu en Algérie, en 1954, il s'attelle à tisser un réseau de connaissances au niveau des archs (tribus) des Illilten, Illoulène et Ath Itsoura.

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Préface de Djamila Bouhired

Le tome 1 de la seconde édition publiée par Koukou est préfacé par Djamila Bouhired. La figure emblématique de la Bataille d'Alger a d'emblée planté le décor d'un message sans concession. Elle écrit « ces mémoires de Si Abdelhafidh Yaha nous replongent dans une épopée de courage et de gloire du peuple algérien pour la libération de sa patrie. Pour les nouvelles générations, nourries aux mensonges des faussaires de la mémoire et au révisionnisme des resquilleurs de l'histoire, il est difficile d'imaginer un tel engagement pour un idéal, un tel défi quotidien à la mort pour vivre dans la liberté et la dignité ».

Elle témoigne que même si elle n'a pas connu ce révolutionnaire « ses prouesses dans le combat pendant la guerre, et son engagement désintéressé pour la démocratie après l'indépendance m'ont été rapportés par des relations communes. Dans cette terre de liberté dont il avait sillonné le moindre recoin, chaque village, chaque refuge, chaque crête peuvent témoigner de cette trempe d'hommes - et de femmes - qui ont érigé l'intégrité en éthique de vie ».

Ainsi donc, pour Djamila Bouhired le mot « révolution » reprend tout son sens dans le récit de Abdelhafidh Yaha . « On y découvre des hommes - et des femmes - d'une droiture exemplaire, d'une intégrité à toute épreuve. Il raconte également avec pudeur, mais sans complaisance, ce côté obscur de la lutte - comme la ''bleuite''- , et ses inévitables dérives, parfois sanglantes, qui ont emporté dans la tourmente d'irréprochables maquisards », souligne la révolutionnaire.

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Bouhired fait un parallèle entre le passé et le présent

Afin de contextualiser, Djamila Bouhired constate qu' « au moment où le pays célèbre le soixantième anniversaire d'une indépendance chèrement acquise, force est de constater que le serment des martyrs pour libérer le citoyen de la peur et de la misère en lui rendant sa dignité bafouée a été trahi. Après 60 années d'indépendance, des dizaines d'Algériennes et d'Algériens croupissent dans les prisons pour avoir clamé leur amour de la patrie et leur ardent désir de la servir pour y vivre en citoyens libres ».

Sous un air d'une femme déçue, la révolutionnaire affirme qu' « après 60 années d'indépendance, il ne reste de la révolution, de ses épopées, de ses sacrifices, et de ses rêves de liberté et d'émancipation citoyenne qu'une pitoyable caricature. Les retardataires de la guerre de libération qui tentent encore d'entretenir une guerre virtuelle contre la France, "ennemi d'hier et d'aujourd'hui" disent-ils, les professionnels du patriotisme rentier qui ont fait de la révolution un registre de commerce et des chouhada le bouclier de leurs turpitudes, ont fini par tomber le masque ; à l'âge de la retraite, ils se sont repliés dans leur patrie de rechange - en réalité leur patrie de toujours - protectrice de leurs biens mal acquis ».

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Sans détour, ni concession Djamila Bouhired ajoute que « dans l'opération de falsification en cours, faux dévots et maquisards du 19 mars se sont ligués pour outrager l'histoire et légitimer ainsi une idéologie totalitaire, liberticide, au nom de prétendues "valeurs civilisationnelles". La guerre de libération nationale n'était pourtant ni "une aventure", ni un "accident de l'histoire", mais une étape décisive dans la longue marche du peuple algérien vers son émancipation ». Pour elle « six décennies plus tard, la jeunesse, qui a renoué avec la gloire de ses aînés, a étonné le monde par son courage et sa détermination face à l'adversité. Malgré les chausse-trappes des "patriotes" de journal télévisé, le hirak a retissé des liens, réinventé la fraternité, et consacré l'Algérie plurielle dans le respect de toutes ses composantes ».

Elle conclut que « pour réconcilier Novembre et la Soummam que d'aucuns voudraient opposer pour prolonger leur oppression, février 2019 a convoqué les héros de la nation effacés des tablettes officielles pour éclairer les chemins de la liberté. En revendiquant Ben Mhidi, Abane, Hassiba, Taleb Abderrahmane, Amirouche, et tant d'autres héros comme étendards de ses rêves contrariés et de ses libertés à reconquérir, la jeunesse en lutte a retrouvé dans l'Histoire le sens de son désir d'avenir ».