Théoriquement, les soins en Algérie sont gratuits. C'est, disons-le, l'un des rares héritages du socialisme de l'après-indépendance. Les responsables politiques n'ont d'ailleurs de cesse de se targuer de cette « gratuité » qui, jour après jour, se perd dans des dépenses de plus en plus lourdes, jusqu'à prendre les allures d'un mythe lointain. Et ce n'est pas le Pr Mansour Brouri, très au fait des détails du secteur, qui dira le contraire.

Dans un entretien accordé au média TSA[1]Soins en Algérie : le terrible diagnostic du Pr Brouri, TSA, le professeur Brouri est longuement revenu sur cette question de gratuité sur laquelle « on a laissé régner pendant longtemps une grande confusion ». « Les soins lourds dispensés dans nos hôpitaux sont gratuits, c'est une excellente chose », a-t-il déclaré. Et d'ajouter : « Seulement, tout ce qui relève de l'exploration – comme les examens de laboratoires et d'imagerie médicale – est rarement fait dans l'établissement public par manque fréquent de réactifs, à cause de rendez-vous trop lointains ou de pannes durables ».

Selon le professeur Brouri, « le malade est bien obligé de s'adresser au privé pour tous ces actes ». « Cela coûte de plus en plus cher sans que le patient, pourtant assuré, ne puisse se faire rembourser. Cette gratuité des soins, clamée par nos responsables politiques à cor et à cri, est sérieusement érodée depuis quelques années », a conclu ce professeur qui a eu à présider de par le passé la Société algérienne de médecine interne et de médecine vasculaire.

Soins en Algérie : des remboursements dérisoires

Cette soi-disant gratuité est encore mise en question par le fait que « nos hôpitaux répondent de moins en moins à une demande de soins croissante », estime le Pr Brouri. « Par ailleurs, même si les malades tentent de se faire rembourser, ils le seront sur la base de tarifs dérisoires définis en 1985 et non révisés depuis », explique ce professeur qui a été plusieurs fois président du Congrès maghrébin et franco-maghrébin de médecine interne. Il précise : « Ils en font rarement la démarche pour cette raison. Vous payez 100'000 dinars et votre caisse vous rembourse sur la base du tarif de 1000 dinars. Notre sécurité sociale a trouvé un moyen très astucieux d'éviter "le trou de la sécu" ». Cette situation, conclut le Pr Brouri, « devient de plus en plus intenable pour nos malades ».

Rappelons que l'ouverture du secteur de la santé au privé a été de tout temps perçue comme une marchandisation de la santé, instituant une médecine à deux vitesses et participant à l'accentuation des inégalités d'accès aux soins. Et il est clair que cette vision des choses ne fait que se confirmer. En effet, avec une économie et un dinar faibles, compter sur le privé pour compenser un secteur public délaissé n'est pas ce qu'il y avait de mieux à faire. Aujourd'hui, le constat est sans appel : d'un côté, nous avons une gratuité illusoire et,  d'un autre, des soins « de qualité », dispensés par des cliniques aux standards douteux et qui coûtent les yeux de la tête – métaphoriquement, il en va de soi.