Parmi les obstacles d'un apaisement des mémoires entre l'Algérie et la France figure la question des archives. Conscients de cette réalité, des hommes politiques, à leur tête Emmanuel Macron, ont promis de solutionner définitivement le problème. Mais, en dépit de l'intention réitérée d'« ouvrir », « simplifier » ou « faciliter » l'accès aux documents liés à la Guerre d'Algérie, « en pratique cela reste difficile tant pour les familles que pour les historiens ». C'est là le constat que fait l'historien Marc André, qui a livré ses conclusions dans une tribune publiée par Le Monde.

Huit mois après l'annonce de l'ouverture à tous « des archives publiques produites dans le cadre d'affaires relatives à des faits commis en relation avec la Guerre d'Algérie », écrit Marc André, le président de la République, Emmanuel Macron, affirmait le 25 août la nécessité de donner aux historiens « un accès complet aux archives de la guerre d'Algérie ». Une insistance qui, selon l'historien, témoigne de « l'instrumentalisation politique de la question des archives ».

Marc André estime qu'« entre les discours qui accompagnent l'action politique et les réalités du terrain, le décalage est tel que l'on se demande même si le décret dit de "dérogation générale" n'a pas été rédigé au croisement de deux méconnaissances : celle de la Guerre d'Algérie et celle de ses archives. De multiples contradictions surgissent, à l'origine de pratiques administratives restrictives aux conséquences sociales, scientifiques et politiques contre-productives ».

Archives de la guerre d'Algérie : les documents relatifs aux mineurs soumis au délai de communicabilité

L'auteur de la tribune cite le cas d'une fille de condamné à mort algérien qui décide, il y a un mois, de se rendre aux Archives nationales pour consulter le dossier d'enquête reconstituant le réseau de son père et celui de son recours en grâce, tous deux théoriquement accessibles. L'historien précise que « l'accès lui est refusé, car ce père, jugé en 1960 à l'âge de 20 ans et 6 mois, était mineur (il avait moins de 21 ans) au moment des faits ». Marc André cite un autre exemple : « la fille d'un autre condamné à mort s'est vu quant à elle refuser également en octobre l'accès aux archives non parce que son père était mineur au moment de son arrestation, mais parce que ses compagnons de lutte l'étaient ».

Certes, le décret du 22 décembre 2021 prévoit que les documents relatifs aux mineurs demeurent soumis à un délai de communicabilité de 100 ans (25 ans en cas de décès), mais cela, révèle l'historien, soulève plusieurs problèmes. « En reprenant la majorité légale de l'époque, écrit-il, la méconnaissance historique redouble symboliquement la violence contre un "mineur" qui, comme bien d'autres de son âge, n'a pas été jugé par un tribunal pour enfants, mais a comparu devant un tribunal militaire : suffisamment majeur à l'époque pour avoir la tête tranchée, il est aujourd'hui suffisamment mineur pour voir son dossier soustrait de la dérogation générale ».

Vie sexuelle : autre obstacle à l'ouverture des archives de la Guerre d'Algérie

Et à Marc André de conclure : « Cette gestion bureaucratique conduit à ignorer la réalité d'une guerre menée par des jeunes. Cela est vrai tant dans l'immigration algérienne en France que dans les maquis, les réseaux urbains et les prisons où les indépendantistes, leurs soutiens, les réfractaires, les appelés avaient pour nombre d'entre eux autour de 20 ans lors de leur engagement. Une distinction entre enfants (moins de 18 ans) et jeunes adultes (18 à 21 ans) éviterait qu'à rebours des discours politiques, un grand nombre de dossiers de police ou de justice restent soumis à examen et demande de dérogation individuelle ».

Le même historien révèle, dans cette tribune publiée par Le Monde[1]Tribune : « L'accès aux documents liés à la guerre d'Algérie est toujours aussi difficile », Le Monde, un autre obstacle à l'ouverture des archives de la guerre d'Algérie. « Si l'on ajoute les autres alinéas du décret relatifs aux documents pouvant porter atteinte à la sécurité de personnes impliquées dans des activités de renseignement ou à l'intimité de la vie sexuelle des personnes[2]Vérités sur la guerre d'Algérie : « quid du viol ? » s'interroge Florence Beaugé, la majorité des dossiers se referme », écrit-il. Et d'ajouter : « Là aussi, la méconnaissance de la Guerre d'Algérie et de ses archives est manifeste : la logique répressive étant fondée sur le renseignement, les enquêtes fourmillent d'indicateurs ou d'informateurs ; et la vie sexuelle est autant scrutée par les policiers ou experts psychiatres que les violences sexuelles constatées, mais non reconnues au terme des procédures ».