Selon Karima Dirèche, historienne et directrice de recherche au CNRS, les sociétés d'Afrique du Nord, en plus d'être exposées à des dynamiques complexes de sécularisation, assistent à un « retour au conservatisme religieux ». Un retour qui s'accompagne, selon l'historienne, « de tentations minoritaires de sortie de l'islam sunnite ».

Dans un entretien accordé au journal Le Monde, Karima Dirèche, directrice, entre 2013 et 2017, de l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC), fait un constat pour le moins inattendu. Selon elle, l'« une érosion des partis islamistes en […] Afrique du Nord »[1]La débâcle des islamistes « Frères musulmans » en Afrique du Nord est accompagnée d'un « retour très fort de la religiosité et de l'islamo-conservatisme, mais sur un mode apolitique ».

« Ces nouvelles expressions de la religiosité sont influencées par ce qu'on appelle la dawla salafiya, c'est-à-dire l'école du salafisme quiétiste », explique l'historienne. Et d'ajouter : « Ces expressions sont confortées et alimentées par les régimes qui en font une arme de neutralisation des tenants de l'islam politique, susceptible de les concurrencer, et surtout qui relaient un islam d'État imposé dans les années 1980 ».

Karima Dirèche qui, pour rappel, a dirigé l'ouvrage collectif « L'Algérie au présent, entre résistances et changements »[2]ISBN 2811126392, a expliqué que, pour les trois sociétés (algérienne, marocaine et tunisienne), la déception à l'égard de l'islam politique a ouvert la voie au salafisme quiétiste, apolitique, cultivant le consensus social, loyaliste et révérencieux à l'égard de l'État ».

Afrique du Nord : des offres religieuses émergeant et de l'intérieur et de l'extérieur de l'islam

L'historienne a, en outre, évoqué un sujet des plus sensibles : le fait qu'il y ait de nouvelles offres religieuses en Afrique du Nord. « Dans leur écrasante majorité, les sociétés maghrébines sont de rite malékite […], même s'il existe une petite diversité religieuse avec les ibadites », explique-t-elle, notamment « dans la région du Mzab algérien » ou dans « l'île tunisienne de Djerba ».

« Le Maghreb n'est pas familier de la pluralité religieuse. Toutefois, cette homogénéité se révèle plutôt poreuse à l'égard de nouveaux courants religieux étrangers, lesquels font l'objet d'une très grande méfiance de la part des États », assure Karima Dirèche. Et d'ajouter : « Ces nouvelles offres qui travaillent le Maghreb peuvent émerger de l'intérieur de l'islam comme de l'extérieur ».

L'historienne, en guise d'exemple, cite l'apparition, depuis les années 2000, en Algérie, les ahmadis, dont la croyance est classée par l'Organisation de la conférence islamique (OCI) comme « secte non liée à l'islam », ce qui a valu à ce courant d'être persécuté dans le monde musulman pour hérésie. « En Algérie, rappelle-t-elle, les ahmadis – quelques milliers de personnes – ont fait l'objet de nombreux procès qui ont abouti à de lourdes condamnations ».

Pour les offres extérieures à l'Islam, Karima Dirèche cite celles proposées par les courants néo-évangéliques qui perturbent le paysage religieux maghrébin depuis environ trois décennies. « Ils sont liés à cette nébuleuse d'institutions protestantes charismatiques mondialisées : pentecôtistes, méthodistes et Témoins de Jéhovah », assure l'historienne qui, néanmoins, précise : « évidemment, ils n'ont rien à voir avec les Églises catholiques et protestantes issues du temps de la colonisation ».