« A travers le mouvement Hirak, les Algériennes et les Algériens s’inscrivent dans une histoire militante qui verra plus tard la naissance du politique et de la citoyenneté ». Saïd Loucif, professeur de psychologie sociale des organisations à la Faculté des sciences de l'information et de la communication de l'université d’Alger 3, revient sur l'évolution du mouvement Hirak et l'importance du rôle des femmes dans cette lutte pour la démocratie. (Entretien) 

Pouvez-vous nous expliquer quelle est la situation actuelle du mouvement Hirak, interrompu par la crise sanitaire, après plus d'un an et demi de son déclenchement ?

Le Hirak, en tant que mouvement de refus et de contestation politique, est toujours présent dans les esprits de la majorité des Algériennes et des Algériens, car il s'érige contre un pouvoir hégémonique autoritaire, sans ancrage social ni légitimité politique, et il est porteur d'un idéal démocratique et d'une revendication légitime de liberté.

Malgré la pandémie et la suspension des marches, la mobilisation est toujours présente, notamment sur les réseaux sociaux. Le Hirak n’est pas un mouvement éphémère. Il traduit, sur le plan psychosociologique, un besoin et une profonde lutte pour la reconnaissance citoyenne. C’est un processus historique, il prendra le temps qu’il faudra pour réaliser ses objectifs, en sachant que les processus historiques ne sont jamais linéaires.

Aujourd’hui, il est clair que c'est la dynamique sociétale et la « silmiya » (esprit pacifique) impulsées par ce mouvement de contestation qui font que l'Etat soit préservé. Néanmoins, ce qui reste inquiétant pour l'avenir c'est le vide qui entoure le pouvoir : certains partis dits d'opposition et une certaine élite. Ce vide se traduit clairement par un déficit chronique en termes de visions et de perspectives politiques. On se retrouve désormais dans une situation anomique, déjà subie et vécue, dans laquelle l'ensemble de la société risquerait de ne plus avoir de sens de la cohésion sociale et plongerait encore une fois dans une « régression violente ».

Les indicateurs psychosociologiques sont là pour nous alerter sur cette situation d'impasse. Parmi eux, le plus alarmant est d'assister à une dérive de plus en plus dangereuse et risquée : on est en train de passer d'une stratégie sécuritaire dans le traitement de la crise à la mise en place d’un ordre répressif par l'instrumentalisation de l'appareil judiciaire et l’institution sécuritaire. Il me semble qu’on assiste, malheureusement, à une volonté de faire taire et réduire au silence le sujet critique.

Le Hirak est-il « manipulé » par des mouvements politiques ou conserve-t-il sa liberté comme à ses débuts ?

Il faut rappeler que dans le monde moderne d’aujourd’hui, il n’y a plus d’Etat qui ne cherche pas à fonder sa légitimité sur une volonté populaire. Aujourd’hui, on ne peut pas faire abstraction du principe de légitimation politique pour pouvoir dépasser la crise politique qui secoue le pays depuis bien avant l’Indépendance. Cela dit, s'il y a une volonté de « manipulation », elle proviendrait du pouvoir et de certains groupes hégémoniques. La manipulation sous-entend, sur le plan psychologique, que nous sommes le propre objet de l’autre qui exprime une jouissance sadique d’exercer son total pouvoir sur nous.

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Certes, le Hirak, comme tout mouvement de contestation, est traversé par des forces politiques (rapports d’influence) mais sans qu’on puisse parler de manipulation. Je pourrais dire qu’à un moment de son histoire, le Hirak a connu une tentative d’emprise hégémonique, en voulant imposer un unanimisme, par la communication politique et les slogans, qui s’est avérée nuisible et contradictoire avec l’idée d’un projet d’alternative démocratique.

Il est impératif aujourd’hui, pour tous ceux qui se reconnaissent dans l’élan du Hirak, de comprendre que la « société de l’unanimisme » est une fiction, et que notre approche de la démocratie doit nous fournir un contenu et pas seulement une forme, c'est-à-dire le droit à la différence et le libre choix. Rosanvallon soulignait parfaitement que « la démocratie moderne n’est pas une machine à fabriquer des élus et des décisions, mais plutôt un mode de gouvernance pour construire une histoire collective entre les membres d’une même société». Il faut qu’on arrive à comprendre que les Algériennes et les Algériens sont sortis non pas pour imposer un système de pensée, mais pour se réapproprier le droit civique et politique à penser un système pluraliste nouveau.

Par railleurs, je remarque que certains voudraient parfois, par un procédé d’auto victimisation et par le discours qu’ils développent dans les débats télévisés et sur les réseaux sociaux, « corriger » une situation passée et s’approprier des vérités qui, objectivement, resteront ouvertes à de multiples et différentes interprétations. Le passé, dans une société à fortes inerties, imprégnée par un système social traditionnel, échappe au « contrôle » de la grande majorité de ses individus. Il est souvent objet de victimisation, d’idéalisation ou de sacralisation fantasmatiques. Il faut arrêter de croire que le passé peut être une source de projection dans l’avenir. Conçu de cette manière, il ne sera qu’un présent-passé qui n’a aucun effet effectif sur le réel, alors que dans les « stratégies gagnantes », c’est le futur désiré qui détermine nos actions présentes pour construire réellement l’avenir.

Pour être bref et clair dans mes propos, je dirais qu’aujourd’hui, le Hirak doit se réapproprier la « chose politique », c'est-à-dire imposer et s’imposer en même temps en débat fondateur capable de projeter les Algériennes et les Algériens dans l’avenir, en leur permettant d'exercer cette citoyenneté tant recherchée. Les questions des libertés collectives et individuelles, la sécularisation du pouvoir, la séparation du politique du religieux, les droits des femmes, l’exercice de la citoyenneté, la « démilitarisation » en tant que mode de pensée et de gouvernance des espaces vitaux de la société (médias, universités, partis politiques…) et l’exigence d’un contrôle démocratique civil sur le processus d’élaboration et de formulation de toute politique de sécurité sont loin d’être, selon moi, une diversion idéologique. Ils s’imposent à nous comme des débats fondateurs d’une société qui tend à s'ouvrir et qui aspire à une modernité dans un monde en perpétuel changement et plein d’incertitudes.

Les multiples arrestations de militants ou encore de journalistes lors des manifestations en Algérie signent-elles la fin des espoirs et des idées véhiculés par le mouvement ?

Les multiples arrestations et incarcérations opérées depuis le début du Hirak traduisent une réalité sociopolitique d’une extrême violence symbolique, car l’objectif du pouvoir a toujours été de désarticuler, voire de réduire au silence, tout mouvement qui puisse s’opposer a lui. De par son manque de réponses politiques et son refus de s’ouvrir à la société, il produit un ordre répressif. Le plus dangereux n’est nullement de reconnaître que seul l’Etat possède la légitimité de l’usage de la force, mais de voir que cet usage soit l’objet de conflits interminables entre clans où chacun essaie d’imposer sa logique à toute la société et à s’approprier de la fonction d’Etat. Le pouvoir doit comprendre qu’il est très dangereux, dans l’espace des grandes turbulences qui nous entourent, de continuer à prendre la société comme otage dans des luttes claniques interminables.

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L’Etat a la charge et la responsabilité de réaliser et maintenir la « société de paix » à l’intérieur de son territoire. Il faut que le pouvoir admette que c’est la logique de paix qui tisse une relation de confiance entre un Etat et ses citoyens. Il est temps, voire urgent, de propulser le politique. Comme le fait remarquer M. Lappierre, « le pouvoir politique se développe d’autant plus que l’innovation sociale est plus importante, son rythme plus intense, sa portée plus étendue ». Il faut entendre par « innovation sociale » cette opportunité qu’offre le Hirak pour une ingénierie politique et une émancipation sociale collective et individuelle.

Par ailleurs, il faut savoir que le propre de l’Homme politique est de gouverner par la loi et le respect de la dignité humaine et non par la force. Dans un Etat de droit, le politique est sollicité par la société pour contenir les conflits et le désordre, dans les Etats de non-droit, le répressif est imposé à toute la société pour maintenir l’hégémonie d’une minorité.

C'est un mouvement qui rassemble la population algérienne, et pourtant les jeunes sont encore nombreux à vouloir « fuir » leur pays pour un avenir meilleur. Comment cela s'explique-t-il ?

Ces jeunes ne « fuient » pas leur pays, ils « fuient » un système politique et économique lourdement injuste, archaïque et en manque de perspectives durables. Par leurs actes, ces jeunes expriment un sentiment de « mal-vie » lié à un profond sentiment d’injustice : ils dénoncent une situation de mépris total.

Sur le plan symbolique, « El-Harga » (l’émigration clandestine) reste un projet qui se construit par l’implication des « Haraga » autour d’un « Boti » (Barque). Avec tous les risques et les dangers qu’elle présente, la Harga reste pour ces jeunes une projection de liberté et de rupture, voire la seule projection d’avenir. Ici, on voit bien que la prise de risque face à la mort prend une autre signification, celle de « délivrance ».

Cela dit, et par rapport au mouvement de contestation, on a remarqué une nette baisse ou absence de tentatives de Harga durant presque une année de Hirak. Le mouvement populaire a redonné espoir à beaucoup de jeunes, mais faute de perspectives politiques et de changements réels, le « Boti » a repris du service et les « fuites » vont encore, malheureusement, s’accentuer avec l’ouverture des frontières et de l’espace aérien.

Le Hirak a permis de mettre en avant les femmes algériennes dans ce combat pour la démocratie. Aujourd'hui, quelle est la place des femmes dans la société algérienne ?

Pour situer la participation des femmes algériennes (mères de famille, jeunes étudiantes, jeunes actives, retraitées…) par rapport aux marches du Hirak, je peux dire que c’est la manifestation du 8 mars 2019 qui a permis à ces femmes d’occuper le devant de la scène du mouvement en réclamant leurs droits à l'égalité citoyenne.

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D’une marche à une autre, on a remarqué que le Hirak offrait aux femmes un espace d’hospitalité et un lieu de sécurité et de tolérance, pas comme à l’accoutumée. Certes, la situation des femmes en Algérie semble encore bien loin d’une situation d’égalité réelle par rapport aux hommes, mais je reste profondément optimiste quant à la transformation qui s’opère au niveau des représentations sociales, des attitudes et des rapports hommes-femmes chez les jeunes d’aujourd’hui. Souvenez-vous, il y a trois ou quatre décennies, on n’arrivait même pas dans le discours politique et médiatique à utiliser les mots « féminisme/féministe », on utilisait le mot « mouvement féminin/haraka nesswiya ».

Je reste profondément persuadé que les femmes doivent s’impliquer davantage dans les luttes politiques et les transformations sociales. Croyez-moi, loin de toute démagogie et de tout discours pompeux, je reste convaincu que l’avenir du changement social et politique en Algérie sera pensé stratégiquement et propulsé de manière irréversible par la femme.

Selon vous, le mouvement Hirak a-t-il un avenir ou est-ce uniquement un mouvement « éphémère» ?

D’un point de vue psychosociologique, le Hirak reste un processus long, qui ne s’inscrit pas dans l’immédiateté et l’urgence, mais dans la durée. Il a mis sur scène les Algériennes et les Algériens dans une dynamique sociétale qui suit la trajectoire d’une exigence de changement irréversible, de rupture consciente et totale. Si pour Nietzche, l’histoire est une histoire militante qui « sert la vie », les Algériennes et les Algériens s’inscrivent, à travers ce mouvement, dans une histoire militante qui verra plus tard la naissance du politique et de la citoyenneté. S'il y a un déterminisme, c’est celui de l’irréversibilité comme fin de l’histoire.

Comment pouvez-vous décrire l'évolution politique et sociale du pays, et comment voyez-vous son futur ?

Tout mouvement social est, par essence, une réalité complexe. En essayant d’approcher ce mouvement, on se trouve toujours devant une réalité mouvante et évolutive. Cette évolution est lente, mais incontournable et nécessaire pour faire aboutir le projet d’une société ouverte et d’un régime politique démocratique. La plus grande « performance » du pouvoir, durant les deux dernières décennies, a été sans doute l’anéantissement de l’activité politique et la dislocation du tissu social.

Nous assistons à des conjectures parfois antagoniques sur l’avenir et l’évolution politique et sociale du pays. Certaines tendent à être optimistes, d’autres, au contraire, baignent dans un pessimisme total. Ce qui est certain, c’est que nous nous trouvons en pleine zone de grandes turbulences internes et externes, et à la croisée des chemins. Les contradictions systémiques, aussi bien au niveau local qu’au niveau global, sont là et nous devons y faire face avec lucidité, clairvoyance et sans faire de faux pas.

Entretien réalisé par Lucie Touzi