Le scandale Pegasus, qui a éclaté autour de ce logiciel de fabrication israélienne utilisé par de nombreux pays pour l'espionnage, a ébranlé en juillet dernier la planète entière et continu à défrayer la chronique. En effet, plus de 4 mois après, la France n'a pris aucune mesure contre le Maroc, principal accusé dans cette affaire. Toutes les commissions d’enquêtes lancées par les autorités françaises n'ont abouties à aucune résolution. Ces faits démontrent l'indulgence de la France envers le Maroc, alors qu'elle a mis beaucoup de pression sur Israël, pays producteur du logiciel.  

Ainsi, selon une enquête réalisée par Franceinfo, la France a pris en compte ses relations amicales avec le Maroc pour ne pas l'incriminer. « Si les faits sont avérés, ils sont d'une extrême gravité. Toute la lumière sera faite sur ces révélations », avait déclaré l'Élysée juste après l'éclatement du scandale. Cependant rien n'a été fait, la France s'est concentrée sur Israël. Selon les réalisateurs de l’enquête, le ministre de l'Intérieur français Gérald Darmanin a même suspendu un projet de voyage officiel à Tel-Aviv cet automne. De son côté, Israël répond favorablement aux doléances françaises. Elle promet qu'à l'avenir, les numéros dont l'indicatif est « +33 » ne pourront plus être visés. « L'accord conclu prévoit que dans tout contrat futur entre une société de cyberespionnage israélienne et un autre gouvernement, il y aura une clause spéciale qui dira que le logiciel ne pourra pas être utilisé contre des cibles françaises ».

La France ne met aucune pression sur le Maroc

Contrairement à sa réaction envers Israël, la France n'a pas mis de pression sur Rabat. En sachant que le Maroc est soupçonné par les 17 médias du Projet Pegasus d'être impliqué dans cet espionnage à grande échelle, les autorités françaises sont restées muettes . « Il est extrêmement troublant qu'il n'y ait à ce jour aucune réaction politique digne de ce nom à propos de ce scandale », lâche Rosa Moussaoui, journaliste à l'Humanité, et l'une des victimes de l'espionnage. Elle ajoute que « devant la gravité de ces faits, je ne comprends pas ce silence, cette complaisance des autorités ».

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Les journalistes de Franceinfo affirment que le président français n'a même pas osé demander des éclaircissements au Roi Mohammed VI. Selon eux, la France considère qu'à ce stade aucune preuve incontestable ne peut être fournie. L'historien Pierre Vermeren, spécialiste du Maghreb, explique cette  attitude par le fait qu'« il s'agit de pays alliés, amis, qui de temps en temps se font de mauvaises manières. Et donc on étouffe l'affaire ». Il ajoute : « on a déjà fait l'expérience d'une crise diplomatique très sévère sous François Hollande entre la France et le Maroc. Cela avait entraîné une rupture complète des relations entre les services de renseignement avant les grands attentats de 2015 ». « Les pays travaillant main dans la main ne peuvent se permettre de couper leurs relations », souligne le spécialiste du Maghreb.

Les services français ont la certitude que le Maroc utilise Pegasus depuis plusieurs années

Les journalistes de Franceinfo affirment dans leur enquête que, selon leurs confrères du journal Le Monde, les services français ont la certitude que le Maroc utilise Pegasus depuis plusieurs années, et pas uniquement contre des cibles dites « légitimes ». Mais pour autant, on ne souhaite pas l'accuser publiquement d'espionnage. D'autant moins qu'« on n'arrive pas encore à imputer une responsabilité derrière les attaques ».

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« J'ai été auditionnée pendant deux heures, on m'a posé des questions très techniques sur les usages de mon téléphone, sur les dysfonctionnements que j'ai pu constater », raconte la journaliste Rosa Moussaoui. « On m'a en revanche posé beaucoup moins de questions sur le possible auteur ou commanditaire de cette action de piratage. C'est mon avocat et moi qui avons apporté les informations sur les soupçons que nous pouvions avoir au sujet du Maroc ». Claude Mangin, une habitante d'Ivry-sur-Seine mariée à un militant sahraoui condamné à 30 ans de prison au Maroc, confirme le manque d'intérêt de la police pour les commanditaires. « C'est moi qui ai amené sur le tapis la question du Maroc et le fait que cet espionnage avait provoqué plusieurs événements graves, empêchant mon travail de militante », a-t-elle affirmé.

Utilisation de Pegasus par le Maroc : Silence de la classe politique française

De son côté la classe politique française reste muette. « C'est assez étonnant, alors que le sujet provoque un vrai débat dans le monde entier, qu'en France il n'y ait aucune commission d'enquête parlementaire qui soit créée », dénonce le journaliste et réalisateur de documentaire d'investigations Laurent Richard. « Pendant ce temps-là, il y a beaucoup de victimes. Notre enquête a montré qu'on pouvait quitter un pays et se retrouver ensuite traqué, même en France, même à Paris, par de terribles régimes », ajoute-t-il.

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Au parlement, également, le silence règne, la délégation parlementaire au renseignement a été saisie, mais n'a procédé, jusqu'à présent, qu'à quelques auditions. Le silence de l'assemblée et du Sénat français peut trouver une explication. En effet, dès le début de l'affaire, le président de la puissante commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées au Sénat, Christian Cambon – qui est par ailleurs l'un des membres de la délégation parlementaire au renseignement – avait qualifié le travail du consortium formé autour de Forbidden Stories de « campagne de dénigrement » visant « à déstabiliser le Maroc ».

Christian Cambon, qui est également président du groupe d'amitié France-Maroc du Sénat, continue de faire barrage à toute enquête sur cette affaire. « Comme je préside le groupe France-Maroc au Sénat, il est assez normal que ma première réaction soit : a-t-on les preuves ? », explique le président de la commission des affaires étrangères. Au contraire il aborde la question dans le sens des autorités marocaines. « J'ai trouvé positif que l'ambassadeur du Maroc en France ait initié des procédures auprès du tribunal de Paris pour que des enquêtes soient lancées », a-t-il affirmé.

Il faut juste signaler que les enquêtes dont parle Christian Cambon sont en fait des plaintes pour diffamation, distinctes de l'enquête ouverte sur le fond par le parquet de Paris. « Je suis un ami du Maroc, poursuit Christian Cambon. Donc je n'en rajoute pas ! ».