La guerre menée par la Russie en Ukraine a fait comprendre aux pays de l'Union européenne qu'ils ne peuvent plus être dépendants du gaz russe. Ces pays se sont donc tourné vers la rive sud pour s'approvisionner. Dans ce contexte qui a fait exploser les prix des hydrocarbures, une bataille s'est engagée entre l'Algérie et le Maroc pour la construction du gazoduc qui doit relier le Nigéria à l'Europe. Le Professeur Abderrahmane Mebtoul, expert international en management stratégique et docteur d'État depuis 1974, a bien voulu éclairer l'opinion publique sur les enjeux de ce gazoduc. Nous publions ici sa contribution.

Nous assistons depuis de longues années, comme j'ai eu à le souligner dans plusieurs contributions, à des déclarations contradictoires de la part des différents responsables au plus haut niveau du gouvernement du Nigeria concernant le fameux gazoduc – d'une capacité annuelle de trente milliards de mètres cubes – qui devrait alimenter l'Europe, principal client. Sur le plan de la rentabilité économique, entre le tracé passant par le Maroc et celui passant par l'Algérie, selon la majorité des experts, le tracé passant par l'Algérie est plus rentable, Sonatrach étant le premier exportateur de gaz naturel en Afrique, avec une longue expérience et possédant plusieurs canalisations qui permettent de réduire les délais et les coûts de 8 à 10 milliards de dollars par rapport à un passage par le Maroc.

Un mémorandum avec l'Algérie et un autre avec le Maroc

Des responsables du gouvernement du Nigeria se sont engagés envers l'Algérie pour ce même projet. Le 21 septembre 2021, le ministre nigérian de l'Énergie a déclaré dans une interview accordée à la chaîne de télévision CNBC Arabia, en marge de la conférence Gastech, que son pays a commencé à mettre en œuvre la construction d'un gazoduc pour transporter du gaz via l'Algérie. Selon le communiqué, les ministres de l'énergie algérien, nigérian et nigérien ont signé, le 28 juillet 2022, un mémorandum d'entente de concrétisation du projet de gazoduc transsaharien (le TSGP), qui permettra d'acheminer du gaz nigérian vers l'Europe, selon l'agence de presse algérienne APS.

Or, voilà que selon l'AFP et le quotidien français le Monde.fr, un mémorandum d'entente (un mémorandum n'est pas un contrat définitif, mais une promesse qui peut ne pas se concrétiser) a été signé le 15 septembre 2022 à Rabat pour la réalisation du gazoduc Nigeria-Europe entre la CEDEAO, représentée par le Commissaire Infrastructures, Énergie et Digitalisation, la République fédérale du Nigéria, représentée par le PDG de la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC), et le Royaume du Maroc, représenté par la Directrice générale de l'Office national des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM).

Comme le démontre une importante étude de l'IRIS du 19 août 2021, le gazoduc reliant le Nigeria à l'Europe, principal client qui doit se prononcer également sur ce projet, est l'objet d'enjeux géostratégiques importants pour la région. D'où l'importance d'avoir une vision économique froide sans sentiments pour sa rentabilité, surtout en ces moments de graves tensions énergétiques en Europe avec la Russie, sachant qu'en 2021, l'Europe dépendait à environ 47 % du gaz russe.

Le gazoduc passant par le Maroc pose le problème du Sahara occidental

Le secteur de l'Énergie au Nigeria est marqué par le poids dominant de l'industrie pétrolière et gazière, procurant 75 % des recettes du budget national et 95 % des revenus d'exportation. Les réserves prouvées de gaz naturel sont estimées à 5300 milliards de mètres cubes gazeux. Le gazoduc Maroc-Nigéria, dont le coût est estimé par l'IRIS entre 25 et 30 milliards de dollars et la durée de réalisation entre 8 et 10 ans, devrait mesurer environ 5'660 kilomètres de long. Ce gazoduc longera la côte ouest de l'Afrique depuis le Nigeria, en passant par le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d'Ivoire, le Liberia, la Sierra Leone, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Sénégal et la Mauritanie jusqu'au Maroc. Il sera connecté au gazoduc Maghreb-Europe et permettra aussi d'alimenter les États enclavés du Niger, du Burkina Faso et du Mali.

Et se pose la question du Sahara occidental, dont le problème n'a pas été résolu. À long terme, il sera connecté au Gazoduc Maghreb Europe et au réseau gazier européen. Selon le communiqué conjoint produit à l'issue de cette signature, ce Mémorandum d'entente confirme l'engagement de la CEDEAO et l'ensemble des pays traversés par le gazoduc à contribuer à la faisabilité, aux études techniques, à la mobilisation des ressources et à sa mise en œuvre. Dans la phase de préétudes réalisée le premier trimestre 2019, il s'agit pour les États traversés et la CEDEAO de signer des accords relatifs à sa construction, mais aussi de valider les volumes de gaz disponibles pour l'Europe et d'entamer les discussions avec les opérateurs du champ « Tortue » (ressources gazières) au large du Sénégal et de la Mauritanie (ces deux pays ont signé un accord en décembre 2018 afin d'exploiter en commun le champ gazier Tortue-Ahmeyim. Ce projet a pour but de connecter les ressources gazières nigérianes à différents pays africains, existant déjà deux gazoducs dans la zone Afrique du Nord-Ouest, le «West African Gas Pipeline », qui relie le Nigéria au Ghana, en passant par le Bénin et le Togo, et le gazoduc Maghreb-Europe (également nommé « Pedro Duran Farell ») qui relie l'Algérie à l'Europe via l'Espagne (Cordoue) en passant par le détroit de Gibraltar et le Maroc.

Le gazoduc passant par l'Algérie coûterait moins cher

Concernant le gazoduc passant par l'Algérie, il est d'une longueur de 4'128 km, dont 1'037 km en territoire nigérian, 841 km au Niger et 2'310 km en Algérie. Lors de l'Accord d'entente signé le 3 juillet 2009, le coût était estimé entre 10 et 11 milliards de dollars, mais cela il y a plus de 10 ans. En 2020, il est estimé entre 19 et 20 milliards de dollars, selon une étude de l'Institut français des relations internationales (IFRI), pour une durée de réalisation minimum de 5 années après le lancement du projet.

Donc, le tracé passant par l'Algérie est plus rentable, avec des coûts inférieurs de 8 à 10 milliards de dollars sur le plan économique, mais peut poser d'autres considérations politiques. Ce gazoduc doit partir de Warri au Nigeria pour aboutir à Hassi R'Mel, en passant par le Niger. Ce projet pourrait être relié au Transmed, la plus grande canalisation d'un looping GO3, qui permet d'augmenter la capacité de 7 milliards de mètres cubes, auxquels s'ajouteront aux 26,5 pour les GO1/GO2, pour une capacité de 33,5 milliards de mètres cubes gazeux. Il est d'une longueur de 550 km sur le territoire algérien et 370 km sur le territoire tunisien, vers l'Italie. Ce projet est stratégique pour l'Algérie, qui approvisionne l'Europe à environ 11 % et ambitionnant sous réserve d'une nouvelle politique énergétique (mix énergétique) vers 2025/2027 d'aller vers 20/25 %.

Selon différents rapports du ministère algérien de l'Énergie, cela permettrait d'honorer les engagements internationaux en matière d'exportation de gaz. Les réserves de gaz traditionnel de l'Algérie étant estimées à environ 2400 milliards de mètres cubes gazeux, mais avec une forte consommation intérieure, qui approche les exportations actuelles ; en 2021, plus de 40 %, et 80% horizon 2030, selon les extrapolations du ministère de l'Énergie.

Les conditions de rentabilité du gazoduc Nigéria-Europe

En conclusion, la rentabilité du projet Nigeria-Europe suppose 3 conditions :

  • Premièrement, la faisabilité implique la détermination du seuil de rentabilité en fonction de la concurrence d'autres producteurs, du coût et de l'évolution du prix du gaz. Ce qui influe sur la prise de décision de lancer un tel investissement, d'où la démarche de lancer une étude du marché pour déterminer la demande sur le gaz avant de trancher sur l'opportunité de s'engager dans ce projet.
  • Deuxièmement, la sécurité et les accords avec certains pays (le projet traversant plusieurs zones instables, beaucoup plus pour le projet Maroc que celui de l'Algérie) qui peuvent mettre en péril sa fiabilité avec les groupes de militants armés qui déstabilisent la fourniture et l'approvisionnement en gaz. Il faudra impliquer les États traversés devant négocier pour le droit de passage (paiement de royalties), donc évaluer les risques d'ordre économique, politique, juridique et sécuritaire.
  • Troisièmement, facteur déterminant du projet, la mobilisation du savoir-faire et du financement, alors que les réserves de change sont à un niveau relativement faible au 1er janvier 2021, pour l'Algérie de 44 milliards de dollars pour 45 millions d'habitants, le Maroc de 36 milliards de dollars pour 37 millions d'habitants et au Nigeria de 33 milliards de dollars pour 210 millions d'habitants, devant impliquer des groupes internationaux et l'Europe, principal client. Sans l'accord de l'UE et son apport financier, il serait difficile, voire impossible de lancer ce projet.