Les compagnies aériennes ne sont pas les seules entités auxquelles les autorités françaises font appel pour mettre en œuvre une décision d'expulsion ayant visé des étrangers. Selon des témoignages parus dans certains médias, les compagnies maritimes sont impliquées dans cette opération, notamment Corsica Linea qui opère entre la France et l'Algérie.

Selon une information du site alternatif Street Press, des marins ont découvert que l'expulsion des sans-papiers algériens se fait à bord des navires de Corsica Linea. La compagnie maritime française a toujours été discrète sur la question, y compris avec ses propres employés. Un marin, l'un des mécaniciens de la compagnie française, a découvert cela lors d'une traversée effectuée, mardi 20 septembre.

« La veille, l’officier me demande de remettre en état "les cellules des gardes et des prisonniers" parce qu’on est susceptibles de rapatrier des mecs le lendemain. Je ne comprends pas de quoi il s’agit », a indiqué d'emblée l'ouvrier mécanicien qui demande à ses collègues des informations pour comprendre, mais « personne ne sait rien ».

Les sans-papiers menottés avaient des casques de boxeur sur la tête

C'est vers 9h30 le lendemain matin que des policiers arrivent avec trois migrants, des Algériens. « Ils ont les poignets menottés, des casques de boxeur sur la tête [pour ne pas se blesser le crâne] », ajoute le mécano, qui décide sur place d'entamer une discussion avec les policiers de la PAF. « Ils me disent que les expulsions ont commencé en juin sur le bateau “Méditerranée” », appartenant à la même compagnie. Ils lui ont même annoncé une reconduite programmée pour la semaine d'après et d'autres encore.

Selon le même témoin, les cabines qui accueillent les sans-papiers algériens sont en inox. Elles sont surnommées « la prison » et sont surveillées par des caméras vidéo 24 heures sur 24. Elles sont fermées à clef de l'extérieur et n'ont pas de hublot. Aussi, la coursive devant « la prison », couloir étroit à l'intérieur d'un navire, est verrouillée par deux portes à code. « J'ai été chialer un bon coup dans les chiottes. Moi, je n'ai pas signé pour virer des Arabes, ça non », s'est insurgé le mécano de Corsica Linea.

Voulant que cela se sache, le mécanicien qui est aussi activiste, partisan d'une planète sans frontières, travaille de façon sale pour que son collègue nettoyeur arrive sur les lieux. « Je simule un problème de mécanique, je fais exprès de faire un taf de porc pour faire traîner les choses », souligne-t-il. Son collègue, qui a découvert aussi « la prison » de Corsica Linea n'a pas hésité à témoigner. « Quand je vois ces cellules d’isolement en métal, je suis un peu choqué. Trois hommes [les Algériens] me regardent, ils ont l’air apeurés », a-t-il précisé.

Les Algériens reconduits resteront dans leur cellule tout au long de la traversée

Pendant les 20 heures de la traversée, les trois reconduits Algériens ne sortiront pas de « la prison ». En tant que militant, l'ouvrier mécano a pensé faire des enregistrements. Dans l'un d'eux, on entend distinctement un policier menacer un migrant de l'attacher s'il continuait à crier et à gesticuler.

Le jeune détenu pleurait et tapait sur les murs. « Je vais casser ma tête, comme ça le commandant, il m'emmène à l'hôpital et je ne pars pas », criait-il, avant que le policier ne dise à ses collègues : « s'il nous fait chier, on lui fait une piqûre de calmant ». « Prends sur toi, ça va être casse-couille pendant 20 heures, mais prends sur toi, allez », ajoute le policier en s'adressant au détenu mal en point.

Dans un autre enregistrant, un autre sans-papiers algérien hurlait. « Un être humain, il n'est pas capable de rester là wallah », criait-il alors qu'un autre parmi ses compagnons d'infortune suppliait les policiers à laisser la porte ouverte. « Monsieur, monsieur, je vous en prie, il faut ouvrir, monsieur, je suis tranquille, je vous en prie… », disait-il d'une voix aiguë. Pour le mécanicien de la compagnie maritime, « c’est intenable. Je me retiens de pleurer plusieurs fois, j’ai fait des exercices de respiration, je me sentais impuissant ».

Un magistrat évoque la réglementation régissant la reconduite forcée

Selon les dires des deux témoins du site Street Press, les sans-papiers algériens ne sortent pas des cellules avant que le bateau ne soit à quai à Alger. Dans la capitale algérienne, les policiers de l'Hexagone les remettent aux autorités algériennes qui les mettent en prison, assez souvent, et ce, pour immigration illégale.

Selon Patrick Henriot, magistrat honoraire et secrétaire général du groupe d'information et de soutien des immigrés (GISTI), la réglementation n'autorise pas les policiers à priver les reconduits de leur liberté, pendant leur acheminement vers leur pays d'origine. Pour lui, les policiers peuvent user d'une certaine contrainte. Cette dernière doit être « strictement nécessaire » et « proportionnée ».

« Or le confinement forcé, pendant toute la durée du trajet, dans une cabine fermée qui n’est rien d’autre qu’une cellule, apparaît manifestement disproportionné », précise encore le magistrat, qui rappelle que la PAF est là pour sécuriser ces personnes. Pour lui, « il y a là une atteinte à la dignité des personnes au regard des conditions dans lesquelles se déroule cet emprisonnement qui ne dit pas son nom ».

Il faut rappeler que cette histoire d'expulsion a fait couler beaucoup d'encre, notamment depuis que les autorités françaises ont dénoncé, en septembre 2021, le refus de l'Algérie, du Maroc et de la Tunisie de délivrer les laissez-passer consulaires nécessaires à l'expulsion de leurs ressortissants faisant l'objet d'Obligation de quitter le territoire français (OQTF). La France avait décidé de sanctionner les trois pays d'Afrique du Nord en réduisant de façon drastique le nombre de visas à attribuer à leurs ressortissants.