Après 60 ans d'indépendance, ni l'Algérie n'a pensé ses blessures ni la France ne s'est débarrassée de son passé colonial. À chaque date de cette histoire commune, à chaque évènement marquant entre les deux pays, c'est le même sujet qui revient : « la réconciliation » et son corollaire : « la repentance ». En ce 17 octobre, anniversaire sinistre de massacres où des Algériens ont été noyés dans la Seine, l'historienne Sylvie Thénault, dans une tribune publiée par le journal Le Monde, est revenue sur les relations complexes entre deux pays qui ne veulent ni s'allier complètement ni rompre définitivement.

Sylvie Thénault, également directrice de recherche au CNRS, a rappelé qu'au menu de la visite de la Première ministre Élisabeth Borne en Algérie a figuré le projet d'une commission d'historiens français et algériens travaillant à la réconciliation. « Même en fin de liste, indique l'historienne, il reste d'actualité », explique-t-elle en parlant de ce  projet qui n'a pas (encore) abouti, « probablement », pour une raison simple : « il a tout de la fausse bonne idée, même s'il relève du bon sens, en apparence ».

D'abord, explique-t-elle, parce que « historiens et historiennes n'ont pas attendu les États pour travailler ». Puis parce que – et surtout – « la nationalité ne fait pas l'historien ». « Certes, chacun hérite d'une vision du passé dépendante de l'enseignement qu'il reçoit, de la famille dans laquelle il grandit, de la société dans laquelle il vit… Les formations universitaires divergent aussi d'une nation à une autre, donnant naissance à des façons différentes de faire et de penser l'histoire. Impossible pourtant de rattacher les travaux et leurs auteurs à une nationalité », explique l'historienne.

La commission mixte d'historiens, une « aberration » pour la réconciliation des États et de leurs chefs

Selon Sylvie Thénault, « l'idée d'une commission franco-algérienne repose sur une ignorance – édifiante – des conditions de l'écriture de l'histoire aujourd'hui et des débats qui animent la recherche ». D'après cette historienne, la commission franco-algérienne « procède d'une conception dépassée et démocratiquement dangereuse de ce qu'est l'histoire. Dépassée et dangereuse, car considérer que la nationalité fait l'historien, c'est imaginer que ce dernier ne peut produire autre chose qu'un récit national, strictement antithétique à celui des historiens d'autres nationalités. Dépassée et dangereuse aussi par le but affiché : un récit servant une réconciliation, qui est celle des États et de leurs chefs ».

Dans la tribune publiée par le média français Le Monde[1]France-Algérie : « Les débats historiques ne se plient pas aux appartenances nationales », Le Monde, l'historienne s'interroge : « un récit bilatéral officiel […] conçu comme un juste milieu, écartant les sujets qui fâchent ou se fixant sur le plus petit dénominateur commun possible ? Un récit consensuel, aseptisé ? Et ensuite ? Ce récit établi, satisfaisant les princes, faudra-t-il le figer ? ». « C'est de tout le contraire dont a besoin l'écriture de l'histoire », estime Sylvie Thénault, qui juge que l'approche actuelle est une « aberration ».