La chaĂźne de tĂ©lĂ©vision France 5 a diffusĂ©, dimanche 28 mars, un film documentaire sur le Hirak qui avait poussĂ© le prĂ©sident Bouteflika Ă  la dĂ©mission. IntitulĂ© « C’était Ă©crit - la dĂ©mission de Bouteflika », ce film de 127 minutes, rĂ©alisĂ© par BenoĂźt Chaumont et co-Ă©crit avec Karim Rissouli, retrace l’historique du mouvement contestataire ayant Ă©branlĂ© l’AlgĂ©rie avec comme Ă©pilogue la chute de Abdelaziz Bouteflika un certain 2 avril 2019, aprĂšs vingt longues annĂ©es de rĂšgne.

Ouvrant sur les images du fameux meeting organisé le 9 février 2019 à la Coupole d'Alger par les partis et les organisations soutenant un cinquiÚme mandat de Bouteflika, le documentaire, contenant sept chapitres, enchaßne avec celles de la marche populaire du 16 février 2019 à Kherrata, agglomération de la wilaya de Bejaïa, en Kabylie.

Une marche qui montre des manifestants crier leur colĂšre contre la candidature d'un homme impotent et incapable de terminer son quatriĂšme mandat en raison de son Ă©tat de santĂ©. Trois jours plus tard, la colĂšre citoyenne se propage dans la wilaya de Khenchela, dans les AurĂšs, dans l'est de l’AlgĂ©rie.

Les images montrant des manifestants dĂ©crochant un portrait gĂ©ant accrochĂ© Ă  la façade de la mairie de la ville ont fait le tour de toute l’AlgĂ©rie. Pour le commentateur, les scĂšnes de Kherrata et Khenchela sont annonciatrices du mouvement qui a Ă©branlĂ© l'ensemble de l’AlgĂ©rie, un certain vendredi 22 fĂ©vrier 2019.

Kherrata, précurseur du Hirak

« Ça reste un mystĂšre. Personne ne savait qui est derriĂšre l'appel », tĂ©moigne le journaliste Hassan Ouali. « Jusqu’à 13 heures de ce vendredi 22 fĂ©vrier on Ă©tait encore dans l'interrogation», ajoute-t-il. Pour LeĂŻla Latrous, rĂ©dactrice en chef Ă  Jeune Afrique, le pouvoir a sous-estimĂ© l'appel Ă  la manifestation. « Pour les proches de Bouteflika avec lesquels j'ai discutĂ©, il n’aura pas plus de 300 000 personnes Ă  travers le pays », se souvient-elle.

Le film se penche, par la suite, sur le parcours de Bouteflika en remontant le fil de l'histoire depuis indĂ©pendance en 1962. « Je l'ai connu du temps oĂč il Ă©tait ministre des Affaires Ă©trangĂšres dans les annĂ©es 70 », tĂ©moigne Jack Lang, ministre français de la Culture sous Mitterand. Retraçant en images le parcours de diplomate de Bouteflika aux cĂŽtĂ©s de Boumediene, le documentaire a rappelĂ© Ă©galement la longue traversĂ©e du dĂ©sert de celui qui a Ă©tĂ© accusĂ© en 1981 de corruption. Une affaire divulguĂ©e par la Cour des comptes sur ses comptes secrets en suisse et aux EAU.

Mais en 1999, Bouteflika revient aux commandes en tant que chef de l'Etat. « Le candidat de l'armée, c'est lui. Pour les généraux, c'est le seul homme capable de ramener la paix aprÚs une décennie de terrorisme », explique le commentateur. « Bouteflika est une vitrine pour le régime afin de rassurer ses interlocuteurs étrangers », selon les témoins de l'époque.

AprĂšs avoir passĂ© trois mandats Ă  la tĂȘte de l'Etat, Bouteflika, victime en 2013 d'un AVC, est rĂ©Ă©lu en 2014 pour un 4e mandat sur un fauteuil roulant. Le documentaire revient en images sur les nombreuses manifestations des opposants au 4e mandat de Bouteflika, mais aussi sur cette visite du prĂ©sident français Ă  l'Ă©poque François Hollande. C’était en 2015 avec la fameuse dĂ©claration Ă  Alger du chef de l'Etat français aux journalistes, Ă  sa sortie de son audience avec Bouteflika, dans sa rĂ©sidence mĂ©dicalisĂ© de Zeralda. Le terme « alacritĂ© » utilisĂ© par Hollande pour dĂ©crire l'Ă©tat de santĂ© de son homologue algĂ©rien a suscitĂ© le sarcasme de nombreux journalistes intervenant dans le documentaire.

L'ombre de SaĂŻd Bouteflika

« Bande de voleurs, vous avez pillĂ© le pays ». « Ils ont pris la vache et le lait ». « On veut savoir oĂč est l'argent dilapidĂ© par cette bande de voleurs » sont entre autres slogans des marcheurs du Hirak du 22 fĂ©vrier 2019, illustrĂ©s en images dans le documentaire pour mettre en exergue la gabegie ayant marquĂ© les vingt ans de rĂšgne de Bouteflika. Dans la ligne de mire des manifestants, un autre Bouteflika : son frĂšre SaĂŻd. « Le peuple ne veut pas de Bouteflika et de SaĂŻd », scandent les foules chaque vendredi. Pour le rĂ©alisateur, cet homme de 62 ans est le calife Ă  la place du calife.

Selon les manifestants, la place de cet homme dans la hiĂ©rarchie du pouvoir le place au cƓur de tous les soupçons. « Officiellement, il est chargĂ© des questions informatiques Ă  la prĂ©sidence. En rĂ©alitĂ©, il est chef d’état-major, chef des services de renseignements, ministre de la DĂ©fense, ministre de l’Economie... », tĂ©moigne Mohamed Sifaoui, journaliste et auteur de OĂč va l’AlgĂ©rie ?

Pour George Morin, spĂ©cialiste du Maghreb, le frĂšre cadet et conseiller de Bouteflika « avait l’accĂšs privilĂ©giĂ© pour voir son frĂšre Ă  n'importe quel moment. Tout le monde passait par SaĂŻd. Le Premier ministre, les ministres, les ambassadeurs... Il est devenu pratiquement le chef de l'Etat ». Pour cet historien, « SaĂŻd ne s’intĂ©resse pas au pouvoir mais plutĂŽt comment rĂ©aliser des affaires ».

Pour les auteurs du documentaire, les pots-de-vin, la corruption et le gaspillage ont marquĂ© les 4 mandats de Bouteflika. Un dossier a choquĂ©. Celui de l’autoroute Est-Ouest. En avril 2009, les ouvriers achĂšvent la premiĂšre tranche de ce projet. C'est le chantier du siĂšcle signĂ© Bouteflika. « On ne lance pas ce genre de projet d'une traite. GĂ©nĂ©ralement, ce sont des projets saucissonnĂ©s. Balancer 1 000 km d'autoroute d'un seul coup est de la folie », souligne Djilali Hadjadj, prĂ©sident de l’Association algĂ©rienne de lutte contre la corruption.

Vol, gabegie et corruption

Pour l'auteur du film, l’autoroute est devenue le symbole de la corruption. Au dĂ©part, son coĂ»t devait s’élever Ă  11 milliards de dollars, mais la facture monte trĂšs vite Ă  13 milliards. Finalement elle aurait coĂ»tĂ© 17 milliards de dollars, rĂ©vĂšle le documentaire.

« On sait combien coûte 1 km en Europe ou au Maroc. Lorsque 1 km coûte un milliard, en Algérie il coûte 2 milliards. Ce qui nous laisse dire qu'il y a dissipation de ressources, donc corruption », témoigne Sid Ahmed Ghozali, Premier ministre algérien (1991-1992). « Les pots-de-vin ont dépassé 10 %, donc un milliard de dollars partagés entre plusieurs intermédiaires, » ajoute Hadjadj. « Avec cette somme, on pouvait nous construire une autoroute dans le ciel », ironise un autre témoin.

Selon une association locale de lutte contre la corruption, durant les 15 derniÚres années de la gouvernance Bouteflika, 60 milliards de dollars auraient été détournés, révÚle le documentaire qui s'est également attardé sur ce qu'il qualifie de l'échec de la vague du printemps arabe en Algérie.

Pour les spécialistes intervenant dans le documentaire, l'échec de ce mouvement, qui avait balayé plusieurs pays arabes en 2011, a été rendu possible grùce à l'argent déboursé par le régime algérien. « Dans la semaine qui a suivi la chute du président tunisien Benali, le régime de Bouteflika a distribué 30 milliards d'euros. Les tenants du pouvoir en Algérie ont acheté la paix sociale. Ils ont anesthésié le pays en augmentant les salaires, notamment ceux des fonctionnaires, des policiers et des imams », estime Jean-Pierre Filiu, historien et auteur de Algérie, la nouvelle indépendance.

Le peuple algĂ©rien n'aura pas son « printemps arabe », mais il va prendre sa revanche en 2019, explique plus loin l'auteur du film en dĂ©filant les images du Hirak, notamment celles du 8 mars 2019 avec une prĂ©sence massive des femmes dans les rues. Le documentaire s’achĂšve sur les images montrant Bouteflika prĂ©senter sa dĂ©mission le soir du 2 avril mettant fin Ă  longues annĂ©es de rĂšgne.