Le dossier des essais nucléaires français en Algérie continue d'alimenter les débats dans les deux pays, même une soixantaine d'années après les faits. À chaque visite d'un haut responsable français en Algérie, le sujet revient au-devant de la scène. Et c'est  le cas avec la visite à Alger de la Première ministre Élisabeth Borne. Dans une tribune publiée le samedi 8 octobre, trois personnalités françaises en relation avec les questions nucléaires soulignent « l'urgence de reconnaître et indemniser » les victimes des essais nucléaires français en Algérie.

Élisabeth Borne est attendue ce 9 octobre à Alger pour une visite de travail de 2 jours. Pas moins de 16 ministres l'accompagneront lors de cette visite[1]16 ministres français débarqueront à Alger avec Élisabeth Borne qui vise à « ressouder les liens entre la France et l'Algérie », selon Matignon. « Cela montre l'étendue des sujets qui seront évoqués » entre les délégations françaises et algériennes lors de cette visite d'Élisabeth Borne à Alger, insiste-t-on à Matignon.

Cette visite sera notamment consacrée à la réunion de la 5e session du Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN), un format qui rassemble les gouvernements algérien et français. Une occasion saisie par 3 éminents scientifiques français des questions nucléaires d'évoquer à nouveau l'épineux dossier des essais nucléaires français dans le Sud algérien durant les années 1960.

Dossier des essais nucléaires français au Sahara : l'urgence

Dans une tribune publiée le samedi 8 octobre dans Le Journal du Dimanche[2]TRIBUNE. Victimes des essais nucléaires : pour la France et l'Algérie, « le temps est venu d'agir vite », Journal du dimanche, Jean-Marie Collin, de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires (ICAN), Patrice Bouveret, de l'Observatoire des armements et l'ex-commissaire à l'énergie atomique Merzak Remki affirment que la tenue du Comité intergouvernemental de haut niveau à Alger ces 9 et 10 octobre « doit marquer un tournant décisif pour résoudre la question des conséquences des essais nucléaires que la France a réalisés en Algérie et qui impactent jusqu'à aujourd'hui encore la population locale ».

la France a réalisé 17 essais nucléaires dans le Sud algérien entre 1960 et 1966

La France a réalisé, entre 1960 et 1966, un total de 17 essais nucléaires atmosphériques et souterrains sur les sites de Reggane et d'In Ekker. Parmi les 13 essais nucléaires souterrains effectués à In-Ekker, deux incidents importants (Béryl et Améthyste) ont provoqué un très grand rejet de lave en dehors de la montagne, qui reste localement fortement contaminée, rappellent les auteurs de la tribune. « Force est de constater qu'à ce jour, la situation sanitaire et environnementale dans ces régions du Sahara demeure toujours autant préoccupante », s'inquiètent-ils.

À la suite d'une importante mobilisation, la France a reconnu, avec la loi du 5 janvier 2010 relative à la reconnaissance et à l'indemnisation des victimes des essais nucléaires, qu'ils n'avaient pas été « propres », tant ceux effectués en Algérie qu'ensuite en Polynésie. Il a ainsi été admis que des personnes (populations civiles, ouvriers, militaires, scientifiques…) présentes lors de ces essais dans le Sud algérien avaient été atteintes par des maladies radio-induites.

Un seul ressortissant algérien indemnisé

La loi française impose au demandeur de l'indemnisation de satisfaire à des critères très difficiles à remplir pour faire reconnaître son statut de victime. Il doit notamment démontrer sa présence dans une zone géographique de retombées des essais lors d'une période pendant laquelle elles ont eu lieu et souffrir d'une des 23 maladies listées par décret. Malheureusement, depuis 2010, un seul ressortissant algérien a été indemnisé, sur les 723 personnes reconnues comme victimes par le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN).

Cette situation démontre un grave problème. « De plus, nous savons que les générations actuelles – et futures si aucune mesure de réhabilitation n'est mise en œuvre – continuent d'être impactées par les conséquences de ces essais ». En effet, à la suite de nombreux témoignages et recherches, il est reconnu que la France a volontairement enterré divers déchets contaminés par la radioactivité sur les sites d'essais. À ces déchets, l'on doit ajouter les matières radioactives (sables vitrifiés, roches contaminées) issues des explosions nucléaires atmosphériques présentes sur les sites de tirs « Gerboise » et sur une large partie d'un flanc de la montagne Taourirt Tan Afella à In Ekker.

L'Algérie, de son côté, a engagé une autre étape dans le cadre du processus de prise en charge au niveau national de cette question. Elle a créé, le 31 mai 2021, l'Agence nationale de réhabilitation des anciens sites d'essais et d'explosions nucléaires français dans le Sud algérien. Mais si les deux États ont bien conscience de l'existence de cet « héritage radioactif » depuis de nombreuses années, nous observons malheureusement une absence de progrès tangibles dans l'avancement de cet important dossier.

« Agir vite » pour indemniser les victimes algériennes des essais nucléaires français

« Le temps est venu d'agir vite, en pleine coopération et sans tabou », comme l'ont souligné les présidents Tebboune et Macron, écrivent les auteurs de la lettre. La cinquième session du Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN), qui va se réunir ces 9 et 10 octobre, « sera-t-elle l'occasion d'annonces concrètes ? » s'interrogent-ils. Ce comité, lancé en 2013, comporte depuis le début un volet lié aux essais nucléaires, « mais la lenteur est une nouvelle fois à souligner », font remarquer les trois scientifiques français.

Il doit ainsi être dressé, lors de ce CIHN, un plan d'action, rendu public, comportant notamment pour la France « un accès facilité aux Algériens à la loi Morin » et « la remise aux autorités algériennes de toutes les archives sur les conséquences des essais et sur les déchets enfouis sur place ». L'Algérie « peut matérialiser sa volonté d'action via son ministère de la Santé en établissant un registre des cancers pour les habitants du Sud algérien et via son Agence de réhabilitation en lançant officiellement des études pour assainir les zones radioactives », suggèrent les auteurs.

Il reste à l'Algérie, qui a été « parmi les premiers pays à avoir signé en 2017 le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN), à entamer son processus de ratification du Traité », ajoutent-ils. Cela lui permettra de disposer d'une « coopération internationale pour la remise en état de l'environnement des zones contaminées ». Les parlementaires des deux pays « ont aussi un rôle à jouer en établissant un groupe de travail mixte pour suivre au plus près du terrain et des populations le calendrier et les travaux réalisés ». Les ONG, universitaires, journalistes et acteurs locaux doivent aussi être associés à ce « plan global d'action » pour « permettre sa mise en œuvre au bénéfice des populations impactées », soulignent les auteurs de la tribune.