Entre l’Algérie et la France, les relations diplomatiques n'ont jamais été un long fleuve tranquille. Les séquelles de la guerre d’Algérie d'un côté, la nostalgie de la période coloniale de l'autre sont omniprésentes dans ces relations qui révèlent beaucoup plus du passionnel que du pragmatique. La complexité de ces relations a fait l'objet d'un livre de l'ancien ambassadeur de France en Algérie.

Xavier Driencourt s’est exprimé dans une interview accordée au journal l'Express où il revient sur la place de la langue française, les relations entre les politiques français et l’Algérie ainsi que le sentiment anti-français des Algériens.  

L'ancien diplomate, qui s'est libéré de l'obligation de réserve, n'est pas allé par le dos de la cuillère dans son livre L'Énigme algérienne. Le diplomate a été ambassadeur de la France à Alger pendant 7 ans, de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020. Driencourt a même demandé « la refonte complète (des relations bilatérales, NDLR) pouvant aller jusqu'à la dénonciation, de l'accord franco-algérien du 28 décembre 1968, qui offre des règles de circulation privilégiées aux Algériens en France ».

La gauche fait dans la bien-pensance, la droite peine à trouver le bon ton

Dans cette interview, Xavier Driencourt a expliqué selon son constat les relations entre l’Algérie et la France. Il a affirmé que « les politiques français ont toujours été très gênés par l'Algérie. Avant tout, parce que c'est de la politique intérieure française ». Il explique ces positions des politiciens français par le fait qu'« il y a 10 % de la population française qui a un lien avec l'Algérie : les Algériens de France, les Franco-Algériens, les Français d'origine algérienne, les pieds-noirs, les harkis… Ce sont des populations à qui les politiques ne disent pas la même chose et qui n'entendent pas le même discours ».

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L'ancien ambassadeur ajoute sur ce point que « si vous faites plaisir aux uns, vous mécontentez les autres ». Il rappelle qu'« historiquement, la gauche se sent mal à l'aise avec sa propre histoire, les refus de grâce de François Mitterrand, Guy Mollet malmené lors de la "journée des tomates" et qui entreprend une politique répressive, la bataille d'Alger… Alors il lui arrive d'en rajouter dans la "bien-pensance". Du côté de la droite, on peine à trouver le bon ton entre la défense de l'action du général de Gaulle et la défense des harkis, des pieds-noirs. Et puis Alger n'est qu'à 800 kilomètres de Marseille. On ne peut pas mener de politique de la terre brûlée, ça n'aurait aucun sens ».

Existe-t-il un sentiment anti-français chez les Algériens ?

Ancien pays colonisateur, la France a quitté l’Algérie après une guerre de libération qui a duré plus de 7 ans. Une guerre ou l'armée française a commis toute sorte d'exactions. Les Algériens, qui ont vécu cette période, ne pardonnent pas à la France cette colonisation qui les a réduits au statut d’indigènes. La mémoire de cette période est transmise de génération en génération. Cependant, Xavier Driencourt affirme que « la population algérienne n'a pas d'antipathie particulière pour la France. Chaque Algérien a un cousin, un oncle, un frère qui vit en France. Ils s'en sentent proches. Et ce quand bien même les livres d'histoire apprennent à chaque petit Algérien que la France est un ennemi ».

L'ancien ambassadeur ajoute que « les Algériens se rendent bien compte ensuite que les choses ne sont pas aussi binaires. Le pouvoir, lui, tire sa légitimité de cette histoire, de cette hostilité. Il s'est construit sur la lutte pour l'indépendance, la lutte contre la France. Mais là encore, les choses ne sont pas aussi simples, car il y a ce que j'appelle la "double attitude". Certains officiels qui critiquent sans cesse notre pays se retrouvent à demander, le soir venu, via une adresse email discrète, des visas ou une place au lycée français. C'est bien sûr difficilement admissible ».

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Algérie-France : Relations actuelles et question de visas

Concernant les relations actuelles entre l’Algérie et la France Xavier Driencourt a commenté les positions du président français Emmanuel Macron avec l’Algérie. « J'ai l'impression que le Président s'est rendu compte qu'il est très compliqué d'avancer avec les Algériens. Le président Macron a fait beaucoup de gestes. Il y a eu ses déclarations sur la colonisation "crime contre l'humanité", la reconnaissance de la responsabilité de l'État dans la disparition de Maurice Audin, dans l'assassinat d'Ali Boumendjel, la remise des crânes des résistants décapités, le rapport Stora », déclare-t-il en ajoutant que « du côté algérien, rien n'est venu. Il y a en plus la problématique des visas et de l'immigration qui est devenue aujourd'hui un problème "en fond de tableau" ».

Par ailleurs, en ce qui concerne la question des visas, l'ancien diplomate remet sur la table les laissez-passer pour le retour des migrants clandestins algériens en France. Il affirme que « cette question était sur la table dès mon premier mandat, mais elle a pris de l'importance lors de mon second séjour, pour deux raisons. D'abord, l'attitude des Algériens sur les laissez-passer consulaires. Ils se sont de plus en plus cabrés, même s'ils n'ont jamais été très coopératifs. Et après les déclarations du président français, ils ont tout fermé. Donc aujourd'hui, je crois que c'est encore très compliqué, je ne sais pas si les renvois d'Algériens en situation irrégulière ont repris ou non ».

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Sur cette question le diplomate évoque également les accords de 1968. Pour lui ces accords sont un véritable frein dans cette question. Il explique que « les accords de 1968 qui sont des accords migratoires franco-algériens postérieurs aux accords d'Évian. Ils ont été signés à une époque où il fallait faire venir de la main-d'oeuvre algérienne en France. Donc les accords étaient centrés sur les entrées, on parlait alors très peu des sorties ou des retours vers l'Algérie. Or, ces accords de 1968 sont totalement dérogatoires aujourd'hui au reste de Schengen, et les Algériens y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux ».  Xavier Driencourt affirme : « notre seul levier, ce sont les visas. Gérald Darmanin et Emmanuel Macron l'ont utilisé à l'automne. Aujourd'hui, je ne sais pas où nous en sommes sur la division par 2 du nombre de visas. Sur le reste, nous sommes en position de faiblesse vis-à-vis d'Alger ».

L'avenir du français en Algérie

Concernant l'avenir de la langue française en Algérie l'ancien ambassadeur a affirmé : « je suis assez pessimiste. Il y aura encore une élite qui parlera français, c'est clair ; on ne supprime pas une langue du jour au lendemain. Mais il est clair qu'il y a une arabisation, la jeune génération baragouine le français plus qu'elle ne le parle ».

Il faut dire que l'ancien ambassadeur de France en Algérie défend dans son ouvrage, ainsi que dans cette interview, des positions paternalistes françaises. Des positions d'une classe politique qui continue à considérer l’Algérie comme une ancienne colonie.