Algérie-France : que s'est-il passé le 17 octobre 1961 ?

L'histoire douloureuse de la colonisation française de l'Algérie a connu plusieurs étapes. Depuis 1830, plusieurs évènements ont marqué la mémoire commune des Algériens et des Français. Des insurrections à la guerre de libération, cette histoire est surtout marquée par une répression féroce et des crimes atroces. Cependant, un évènement important se distingue par cette particularité qu'il a eu lieu sur le territoire français. Cela s'est passé le 17 octobre 1961. Des Algériens sont sortis manifester pacifiquement à Paris. Ils ont été mitraillés et certains furent jetés dans la Seine.

Il faut dire que cet évènement resté dans la mémoire fut bref par rapport à l'histoire de la lutte contre la colonisation. Il s'agit d'une seule journée qui est retenue par les historiens. Cependant, cette journée a été préparée en amont et a également eu des conséquences ; le combat contre le colonialisme avait été exporté dans la métropole et les Français ne pouvaient plus dire « on ne savait pas ».

Le 17 octobre 1961, des Algériens furent tués par balle afin de stopper leur manifestation pacifique. Cette journée-là, c’est surtout une grande violence qui s’exprima : de nombreuses victimes sont mortes sous les coups de matraque portés par les agents de police, parfois après leur arrestation. Des dizaines d’autres furent jetés dans la Seine. Plusieurs périrent par étouffement après avoir été jetés à terre et recouverts par des amas de corps. Ces violences ne furent pas localisées en un point précis, mais eurent lieu à Paris, en ville et en banlieue où des rassemblements furent dispersés.

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« Ici on noie les Algériens »

À chaque fois, des coups de feu furent tirés : au pont de Neuilly, sur la place de l’Étoile et dans les villes de la banlieue ouest (Asnières, Argenteuil, Bezons, Nanterre…) ; sur le boulevard Saint-Michel et dans tout le Quartier latin, où le feu fut si nourri qu’une enquête fut diligentée le lendemain ; d’Opéra à République, sur l’ensemble des grands boulevards où des tirs multiples furent déclenchés à plusieurs reprises et les manifestants chargés avec une telle violence qu’un badaud qui attendait devant le cinéma le Rex – là même où mourut un métropolitain, une des trois victimes officielles de la soirée – eut les cervicales brisées par des coups de bidule (matraques en bois).

Ces violences « des forces de maintien de l'ordre ont duré plusieurs heures. Les premières brutalités intervinrent dès 18 heures dans le quartier Opéra où étaient cueillis les Algériens qui arrivaient par le métro. Elles atteignirent un premier pic autour de 21 heures quand, au pont de Neuilly et sur les grands boulevards, des agents ouvraient le feu. 2 heures plus tard, d’autres gardiens continuaient de tirer dans les rues du Ve et du VIe arrondissement. À cette heure, la violence s’était pourtant déplacée dans les principaux centres d’internement et dans la cour de la préfecture de police, où plusieurs centaines d’Algériens étaient rassemblés. Les multiples témoignages, tant de policiers que d’Algériens, insistent sur le fait que les exactions ne s’arrêtèrent pas après les arrestations, mais que la plupart des brutalités furent commises « à froid », selon la terminologie habituellement utilisée par les policiers pour excuser les coups portés à chaud : en plus des bastonnades et autres sévices perpétrés par les « comités d’accueil » postés à l’entrée de chacun des centres d’identification, au moins un interné fut tué par balle par deux gendarmes mobiles, le 20 octobre, à l’intérieur du stade Coubertin.

« ici on noie les Algériens ». Inscription rappelant le 17 octobre 1961
« ici on noie les Algériens ». Inscription rappelant le 17 octobre 1961

À l'origine du 17 octobre

L'organisation de défilés nocturnes à Paris a été décidée par la fédération de France du FLN. Les Algériens sont sortis pour le droit à l'indépendance de l’Algérie et contre un couvre-feu « vexatoire et discriminatoire » imposé aux travailleurs algériens, puis à l’ensemble des Nord-Africains. Le FLN a choisi, après 6 ans de lutte armée, de faire une démonstration de force au cœur de la métropole française. Il voulait surtout forcer les Français à voir de leurs yeux la lutte d'un peuple pour sa libération. En choisissant le parcours de la manifestation, il a voulu marquer les esprits. En effet, le parcours du cortège, de République à Opéra, passait à proximité de grands journaux français, mais aussi des bureaux de la presse étrangère.

Carte de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris
Carte de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris. Source : Wikipédia, travail personnel.

La manifestation du 17 octobre avait également pour objectif de faire la démonstration d’une dignité. Et depuis la hiérarchie de la Fédération de France du FLN jusqu’aux militants de base dans les bidonvilles en lisière de Paris, on avait passé la consigne : ni armes, ni couteau, pas même un caillou. Faire défiler femmes et enfants, c'était engager une image respectable, celle d'une mobilisation non violente.

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De l'autre côté, les durs de l'Algérie française, guidés par le préfet de police Maurice Papon – reconnu ensuite comme tortionnaire – ont décidé de réprimer les Algériens. Ils voulaient ainsi faire passer un message et aux indépendantistes algériens et aux Français qui voulaient une solution négociée à la guerre d'Algérie. Le préfet et ses soutiens n'ont donc pas lésiné sur les moyens. Ils ont marqué les esprits par la violence et la répression.

Le 17 octobre et les présidents français

« À Paris, il y a 61 ans, la répression d’une manifestation d'indépendantistes algériens faisait des centaines de blessés et des dizaines de morts. Des crimes inexcusables pour la République. La France n'oublie pas les victimes. La vérité est le seul chemin pour un avenir partagé », a tweeté ce 17 octobre le président français Emmanuel Macron.

À la même date, en 2021, ce même président a fait un pas : « la répression fut brutale, violente, sanglante. Près de 12'000 Algériens furent arrêtés et transférés dans des centres de tri au stade Pierre-de-Coubertin, au Palais des sports et dans d’autres lieux. Outre de nombreux blessés, plusieurs dizaines furent tués, leurs corps jetés dans la Seine. De nombreuses familles n’ont jamais retrouvé la dépouille de leurs proches, disparus cette nuit-là. Le président de la République rend hommage à la mémoire de toutes les victimes »1. Si Emmanuel Macron est le premier président à reconnaître les victimes de ce massacre, il est loin de répondre aux revendications algériennes.

En effet, les Algériens demandent des excuses officielles et également de désigner les repassables du massacre du 17 octobre 1961. Pour l'instant, le président français ne veut pas franchir ce pas et reconnaître la responsabilité de l'État français dans ce crime contre l'humanité.

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Avant Emmanuel Macron, en 2012 , le président François Hollande avait déclaré que « la République reconnaît avec lucidité » la répression « sanglante » de la manifestation d'Algériens à Paris le 17 octobre 1961. « Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression », avait donc reconnu François  Hollande, sans toutefois aller plus loin et sans désigner les coupables.

De son côté l'ancien président Nicolas Sarkozy a de tout temps ignoré cet évènement. Il faut dire que les présidents issus de droite ont toujours refusé ce qu'ils appellent la « repentance ». Ce courant politique dénonce à chaque fois la « culpabilité permanente » dans une France « en dépression nerveuse quasi permanente ». Cependant, les historiens, les observateurs et les organisations de défense des droits de l'Homme s'accordent tous que le 17 octobre fut un crime d'État resté impuni jusqu'à nos jours.


  1. Massacre du 17 octobre 1961 : Emmanuel Macron dénonce « des crimes inexcusables », « commis sous l’autorité de Maurice Papon », Le Monde 


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