À quelques semaines du début de la saison estivale, la polémique sur le port du burkini dans les piscines revient à nouveau en France. N'étant pas interdit par la loi, ce maillot de bain que certains assimilent au voile islamique est pourtant visé par des arrêtés dans certaines communes de France.

Couvrant tout le corps, mais laissant le visage apparent, le burkini, créé en 2004 par une styliste australienne d'origine libanaise, est censé concilier sports nautiques et croyance religieuse musulmane. Alors que plusieurs polémiques éclatent à l'étranger dès ses premières apparitions sur les plages et dans les piscines, c'est en l'été 2006 qu'éclate la plus grande polémique autour du burkini en France.

Le port du burkini sur les plages et dans les piscines en France a soulevé un tollé. Le 24 juin 2006, une femme qui s'est vue empêcher la baignade en burkini dans le centre aquatique de la ville d'Aurillac dans le Cantal a décidé de saisir la justice. Le 11 aout 2006, un arrêté interdisant le port de ce vêtements religieux sur les plages de la ville de Cannes (Alpes-Maritimes) relance la polémique.

Bataille acharnée entre les pro et anti-burkini en France

Dans la foulée, des dizaines de villes du nord et du sud de la France décident d'arrêtés similaires. Le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF) et la Ligue des droits de l'Homme (LDH) prennent position contre ces mesures et déposent des recours. Le 17 août 2016, Manuel Valls, Premier ministre à l'époque, apporte dans une déclaration à la presse, son soutien aux maires qui interdisent le burkini.

La polémique s'est amplifiée une semaine plus tard, lorsque des photos de policiers niçois verbalisant une femme portant un voile sur la plage de Nice au nom de l'arrêté « anti-burkini » ont été diffusées. Ces photos ont relancé le débat entre les pros et anti-burkini au sein de la classe politique. Des ministres de l'époque, à l'instar de Najat Vallaud-Belkacem, n'ont pas hésité à critiquer ouvertement les arrêtés « anti-burkini » signés par certains maires de France. Saisie par de nombreuses plaintes de femmes et d'associations pro-burkini, la justice s'est également prononcée.

C'est ainsi que le 26 août 2016, le Conseil d'État a décidé de suspendre l'arrêté du maire de Villeneuve-Loubet, qui visait l'interdiction du port du burkini. Les juges ont estimé que « l'arrêté litigieux a porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d'aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ».

Des maires signent des arrêtés pour interdire le port du bikini dans leurs communes

En revanche, la cour administrative d'appel de Marseille confirme le jugement du tribunal administratif de Bastia, qui avait validé un arrêté du maire de Sisco (Corse) en date du 16 août 2016, interdisant « l'accès aux plages et la baignade à toute personne n'ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, ainsi que le port de vêtements pendant la baignade ayant une connotation contraire à ces principes ».

Ce jugement de la cour d'appel de Marseille a encouragé de nombreux maires à pondre des arrêtés portant interdiction du port du burkini. Mais face à ce qu'elles qualifient d' « atteinte à la liberté individuelle », plusieurs associations féminines sont montées au créneau pour revendiquent  « le droit des femmes musulmanes de porter le burkini » dans les piscines et  un « libre accès aux services publics ».

Un collectif de femmes musulmanes de Grenoble se bat pour le port du burkini

C'est dans la ville de Grenoble que le mouvement de protestation des femmes musulmanes a eu le plus grand écho. Alors que le règlement intérieur des piscines municipales à Grenoble interdit le port du burkini, un collectif de l'association Alliance citoyenne a lancé, le 16 mai 2019, un appel aux femmes à venir le lendemain se baigner à la piscine des Dauphins à Grenoble avec un burkini.

À travers leur action, qu'elles qualifient d'« acte de désobéissance civile », les femmes musulmanes de Grenoble ont voulu mettre la pression sur le maire de la ville et le pousser à changer les règles, concernant le port du burkini dans les piscines de la municipalité. Le collectif avait déjà à son compte plusieurs actions de rue pour défendre le port du voile dans les écoles ou encore les hôpitaux.

La mairie de Grenoble va-t-elle autoriser le port du burkini dans les piscines ?

Avec la pandémie de covid-19, qui avait engendré la fermeture de nombreux espaces publics en France, le sujet du port du burkini dans les piscines a été mis en veilleuse durant les deux dernières années. Mais avec la réouverture de ces lieux et à l'approche de la saison estivale, la question du burkini revient à nouveau dans le débat, notamment à Grenoble.

En effet le maire de Grenoble, Éric Piolle, qui dit soutenir « le combat des hijabeuses », des femmes musulmanes qui demandent le droit de pouvoir porter le voile sur les terrains de football, a annoncé que le Conseil municipal se prononcera sur le port du burkini dans les piscines d'ici l'été. « Sur le Burkini et le rapport au corps, la majorité que je conduis à Grenoble s'est engagée dans un processus de réflexion et de formation. Nous rendrons public notre position avant l'ouverture des piscines d'été », écrit le maire dans un tweet publié le 17 février.

Des femmes élues de l'Isère et le Conseil de la Région Auvergne-Rhône-Alpes affichent leur opposition au burkini

Une annonce qui n'a pas été sans faire réagir l'Association des femmes élues de l'Isère (AFEI), qui n'a pas caché son « inquiétude » de voir la mairie autoriser le port du burkini dans les piscines de Grenoble dès le mois de mai. Lors d'une conférence de presse tenue le 5 avril dernier, Nathalie Béranger, présidente de l'AFEI, a qualifié une éventuelle autorisation par la mairie du port du burkini dans les piscines de Grenoble de « laxisme ambiant en direction de l'islamisme rampant ».

Pour sa part, Laurent Wauquiez, président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, a menacé de retirer ses subventions à la mairie de Grenoble dans le cas où cette dernière autorise le port du burkini. « La Région coupera toute subvention aux collectivités qui ne respecteraient pas la charte en autorisant le port du burkini ou les horaires différenciés dans les piscines », affirmait Laurent Wauquiez le 17 mars lors du conseil de la Région Auvergne-Rhône-Alpes.

L'islamologue Razika Adnani interpelle le maire de Grenoble à propos du burkini

Le projet de la mairie de Grenoble sur une possible autorisation du port du burkini dès l'été 2022 a également fait réagir Razika Adnani, islamologue et membre du Conseil d'orientation de la fondation de l'Islam de France. « Dans votre déclaration, il y a quelque chose de très juste : le voile et sa version maillot de bain, le burkini, ne sont pas un simple vêtement, mais un discours sur le corps de la femme qui est à l'origine de la condition dramatique des femmes dans les sociétés musulmanes », écrit-telle dans une lettre adressée au maire de Grenoble le 30 mars dernier.

« Monsieur le Maire, étant donné que vous défendez le port du voile, avec quel regard et quel propos allez-vous mener ces discussions autour du corps et du voile ? Allez-vous cautionner l'argument selon lequel les hommes sont incapables de maîtriser leur instinct sexuel et que les femmes doivent donc dissimuler leur corps pour se protéger contre leurs agressions ? Ou celui qui prétend que certaines femmes ne veulent pas montrer leur corps parce qu'elles sont pudiques ? » s'interroge-t-elle.

« C'est le voile qui entrave la liberté des femmes et non le contraire », estime Razika Adnani

« Ce sont les arguments que le discours religieux a toujours utilisés et je n'en vois pas d'autres, concernant le corps, qu'un défenseur du burkini pourrait avancer. Ainsi, dans les piscines de Grenoble, on aurait des femmes qui seraient pudiques et d'autres impudiques », ajoute Razika Adnani à l'adresse du maire de Grenoble.

« Monsieur le Maire, vous avez pris votre décision de défendre le port du voile parce que certaines femmes vous disent que leur voilement résulte d'un libre choix et qu'il est pour elles un moyen pour se libérer. Cependant, les femmes en France ont toujours été libres d'aller à la plage et à la piscine et c'est le voile qui en a empêché certaines. De ce fait, c'est le voile qui entrave la liberté des femmes et non le contraire », estime l'islamologue à propos du voile islamique en général.

« Si vous le permettez dans les piscines de Grenoble, ce sont celles qui ne se voilent pas qui ne seront plus libres d'y aller de peur d'être considérées comme impudiques. Ainsi, les femmes voilées entravent leur liberté et celle des autres. Non seulement d'aller à la piscine, mais aussi de profiter du soleil et du vent et de sortir dans la rue sans se retourner pour être sûre que le foulard couvre bien leurs cheveux », ajoute encore Razika Adnani dans sa lettre.