Francophonie : quelle influence reste-t-il à la France en Afrique ?

Tour Eiffel à Paris pendant la saison d'automne (givagaphotos)

Ayant été l'un des plus grands pays impérialistes de l'histoire, la France a bel et bien commis des atrocités. Mais elle a aussi su faire rayonner sa culture qui a pu séduire plus d'un. Et l'un des héritages de ce passé, à la fois sinistre et glorieux, est ce qu'on appelle communément « la francophonie », une notion plus ou moins vague et un tantinet difficile à cerner. En effet, aujourd'hui, l'on ne sait plus exactement ce qu'elle représente, ni quel poids politique ou encore économique elle peut avoir. Le 18e sommet de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui se tiendra en Tunisie les 19 et 20 novembre, est, sans doute, une occasion pour la France d'en faire le bilan, pourvu qu'elle fasse preuve d'un peu de bon sens.

L'encyclopédie libre Wikipédia en donne la définition suivante : « La francophonie, également appelé monde francophone ou encore espace francophone, désigne l'ensemble des personnes et des institutions qui utilisent le français comme langue de première socialisation, langue d'usage, langue administrative, langue d'enseignement ou langue choisie ». « La francophonie peut renvoyer tant à l'ensemble des pays francophones qu'à l'ensemble des pays ou régions membres de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) », rajoute Wikipédia.

Le nombre des pays appartenant à l'OIF est de 88, et, à eux seuls, ils capitalisent quelques centaines de millions de francophones. Cela est considéré – ou aurait pu l'être – un levier économique certain. Mais voilà que nombre des pays francophones ou encore membres de la francophonie – la nuance est de taille – semblent de moins en moins satisfaits de l'une ou de l'autre appartenance. Pourtant, la langue française était pour certains une langue d'expression par excellence, une langue d'épanouissement, de liberté et de libération.

L'Algérie n'est pas membre de la Francophonie

C'est le cas de l'Algérie qui, en partie, a puisé la volonté de se libérer du joug colonial dans les écrits des génies de la littérature française. Et au bout de 60 ans d'indépendance, ce pays qui a lourdement payé pour sa liberté, se transforme d'un pays francophone à l'une des tombes de la langue de Molière. C'était pourtant « le butin de la guerre », dixit Kateb Yacine qui a su manier le français mieux que des Français. Mais c'était sans compter l'amertume qui habitait le subconscient d'une grande partie de la société algérienne.

Et francophone qu'elle soit – du moins qu'elle fût –, l'Algérie n'est pas membre de l'Organisation internationale de la Francophonie. Et pour paraphraser l'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika, les Algériens ont pourtant bien maitrisé l'imparfait du subjonctif, mieux que beaucoup de peuples qui font partie aujourd'hui de la Francophonie.

La plus belle explication à ce rejet est à trouver du côté du grand islamologue algérien Mohamed Arkoun, qui disait approximativement : le plus grand mal que la France a fait, ce n'est ni les massacres ni le pillage des richesses, mais le goût amer qu'elle a pu donner aux « valeurs universelles ». En d'autres termes, l'exportation de ces soi-disant valeurs, accompagnée des violences qu'on connaît, a fait que les Algériens et les peuples qui ont subi les mêmes atrocités ont associé les unes aux autres.

La tentation de l'anglais : l'expression d'un marasme sous-jacent

Et après 60 années d'indépendance, le paysage linguistique algérien a fortement changé. Aujourd'hui, le pays qui a vu naître un Camus, un Yacine, un Sénac et bien d'autres génies de la littérature francophone émet un billet où la langue française ne figure pas. Cela a provoqué beaucoup d'amertume de l'autre côté de la méditerranée. Certains y ont vu l'expression d'un divorce qui, jour après jour, se profile à l'horizon. Mais cela, dirions-nous, n'est nullement important, puisque le français n'est ni une langue officielle ni nationale en Algérie. Mais l'anglais – dont les Algériens ne connaissent presque rien – ne l'est pas non plus !

L'Algérie n'est pas le seul pays à marquer ses distances avec les héritiers de Bonaparte. Le Maroc, qui, lui, est membre de l'Organisation internationale de la Francophonie, a exprimé à moult reprises des envies de laisser tomber une « identité » qui ne paie plus sur le plan politique et économique. Certains observateurs estiment même que le Royaume est tout bonnement en train de faire ses adieux à la langue française pour adopter la langue anglaise.

Il est certes difficile d'occulter toutes les erreurs politiques et diplomatiques commises par les pays nord-africains dans leurs relations avec l'Hexagone. Mais aussi, l'on ne peut pas passer outre l'arrogance de la France officielle dans ses relations avec ses anciennes colonies. Et l'une des raisons est, sans doute, la question des visas qu'on refuse d'octroyer aux ressortissants de ces pays. Au niveau des États, cette réalité est tout simplement associée à la non-assistance à des ex-colonies dans le besoin.

Cette perte de vitesse de la France n'est pas uniquement visible parmi les pays nord-africains. En fait, c'est toute l'Afrique qui, explicitement ou tacitement, exprime son envie d'en finir avec un « hégémonie » culturelle peu voire pas du tout rentable. Senghor disait pourtant : « Nous, politiques noirs, nous, écrivains noirs, nous nous sentons, pour le moins, aussi libres à l'intérieur du français que dans nos langues maternelles. Plus libres, en vérité, puisque la liberté se mesure à la puissance de l'outil : à la force de création. Il n'est pas question de renier les langues africaines ».

Le Commonwealth, la Russie, la Chine : nouvelles tentations en matière d'appartenance

Présentement, l'exaspération est à son comble. Certains pays africains ont exprimé clairement leur ras-le-bol de la politique française à leur égard. C'est le cas du Mali qui a chassé la France de ses territoires. En effet, 9 ans après avoir posé le pied au Mali, les soldats français l'ont quitté par la petite porte, chassés par une junte malienne qui s'est désormais alliée avec les Russes. Le 15 août 2022, le dernier militaire français a déserté la base de Gao et a franchi la frontière d'avec le Niger. Une retraite sans trompettes, ni tambours, la tête basse. Une retraite qui ne peut vouloir dire qu'une chose, selon Le Média : « la France a perdu la guerre contre le terrorisme au Mali ». Cependant, la perte est beaucoup plus lourde, car elle concerne davantage la crédibilité de la diplomatie française qui se montre de plus en plus égoïste.

Malheureusement pour la France, pour la belle littérature française, pour l'art culinaire français… des pays, qui furent des colonies françaises ont même intégré le Commonwealth. C'est le cas, en guise d'exemples, du Gabon et du Togo qui, en 2009, ont rejoint officiellement la communauté anglophone. L'Afrique aujourd'hui forme le plus gros contingent de pays du Commonwealth, avec 19 pays membres. Et quelques constats quant à de nouvelles adhésions ne peuvent pas passer inaperçues. L'exemple qui est souvent cité est assurément celui du Rwanda, qui a basculé en 2009 dans le Commonwealth et qui a depuis connu un développement économique fulgurant.

Certains analystes ont observé que quand un pays bascule dans le Commonwealth, il peut jouir d'un minimum d'autonomie par rapport à la francophonie, perçue comme un modèle de domination à l'avantage de la France. Ils estiment qu'« en dehors des aides classiques financières et des bourses d'études, la coopération militaire et les diverses aides en termes de logistiques militaires, la France exerce sur ces anciennes colonies une politique trop contraignante qui pousse certains États à se tourner vers la Russie, la Chine ou le Commonwealth ».

Francophonie : est-il encore possible de sauver la face ?

De l'avis aussi des spécialistes, il est plus que temps pour la France de revoir ses relations et avec ses anciennes colonies et avec les pays membres de l'Organisation internationale de la Francophonie. Il s'agit d'abord de ne pas trop piétiner la souveraineté de ses partenaires et d'instaurer une vraie collaboration basée sur le sacro-saint principe gagnant-gagnant. Car, aujourd'hui, les belles lettres et les discours grandiloquents ne suffisent pas à s'imposer à d'autres peules qui, plus que jamais, sont à la quête de développement économique dans le total respect de leur souveraineté.

La France est-elle capable de faire ce travail sur elle-même ? Il est difficile d'y répondre en toute logique, mais le gros des indices disponibles disent que « non ». Il n'est, en effet, pas certain qui les Français soient conscients de la nécessité de changer complètement de politique pour qu'Albert Camus, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Amin Maalouf, Tahar ben Jalloun, Kateb Yacine et bien d'autres génies continuent à bercer les générations futures. En tous cas, le 18e sommet de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui se tiendra en Tunisie les 19 et 20 novembre, comme déjà cité, nous en dira davantage.

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