Le meurtre abject de la jeune Lola en France par une immigrée clandestine algérienne a relancé le débat sur les relations algéro-françaises. Plusieurs personnalités ont appelé à la remise en cause des accords de 1968 qui donnent certains privilèges aux Algériens en France. La question des visas est également remise à l'ordre du jour. C'est dans ce contexte que l'ancien ambassadeur de France en Algérie Xavier Driencourt s'est prononcé sur ces sujets dans une interview accordée au journal Le Figaro.

Ainsi, sur la question du refus de l'Algérie de reprendre ses ressortissants, l'ancien ambassadeur a affirmé que « beaucoup de pays refusent de reprendre les clandestins, le Maroc comme l'Algérie, la Tunisie comme le Mali ».  Il explique qu'« à ce refus, plusieurs raisons ».

Driencourt explique le refus de l'Algérie de reprendre ses harraga

« D'une part, j'ai souvent entendu à Alger un argument assez spécieux, brandi officiellement par les diplomates algériens dans des réunions à haut niveau, argument comme quoi ces irréguliers seraient le "fruit d'une certaine occidentalisation", de notre "mauvaise éducation", ils auraient été en quelque sorte "contaminés" par nos "mauvaises mœurs" et on ne tient pas à voir revenir en Algérie ces mauvais sujets… qui d'ailleurs rentrent au pays mal accueillis par leur entourage. Et on nous disait cela sans rire », avoue Xavier Driencourt dans son interview accordée au journal Le Figaro[1]Xavier Driencourt: «Alger refuse de réaccueillir les Algériens qui sont en situation irrégulière en France», Le Figaro.

Cet ancien ambassadeur, qui s'est débarrassé de l'obligation de réserve[2]Les Algériens ne comprennent que le rapport de force et ne sont intéressés que par les visas, affirme Xavier Driencourt, précise que d'« autre part, pour tous ces pays, pas seulement l'Algérie, cette émigration irrégulière de jeunes turbulents est aussi une variable d'ajustement démographique pour des pays dont 70 % de la population a moins de 30 ans ! ».

Il accuse alors ces pays de repasser le problème à la France. « Alors, les reprendre est un peu compliqué. Et puis, parfois, je dis bien parfois (mais j'ai entendu cela), on perçoit l'idée sous-jacente, en filigrane, que, dans le fond, tout ceci serait le résultat de la colonisation, ce serait en quelque sorte le prix à payer pour plus d'un siècle de colonisation », reconnaît tout de même Xavier Driencourt.

Pour Driencourt, les accords de 1968 doivent être revus

Par ailleurs, cet ancien ambassadeur s'est aussi prononcé sur les appels à l'annulation des accords du 27 décembre 1968 signés entre la France et l'Algérie. Il rappelle que « ces accords ont été négociés et signés à une époque, celle des Trente Glorieuses, où la France cherchait, dans la foulée des accords d'Évian, à faire venir en France une main-d'œuvre algérienne francophone. De ce fait, ces accords comprennent de nombreuses dispositions dérogatoires par rapport aux autres nationalités, y compris les Marocains et les Tunisiens : certificat de résidence de 10 ans, régularisation des sans-papiers facilitée, regroupement familial accéléré, conditions d'intégration dans la société française assouplies par rapport aux autres nationalités, visas étudiants assez généreux, etc. Beaucoup de facilités donc au bénéfice des Algériens ».

Cependant, il explique que ces accords ne sont pas un frein pour l'application des obligations de quitter le territoire (OQFT). Donc, les appels des personnalités politiques, notamment celles de droite et d'extrême droite, ne sont pas justifiés. « Les accords de 1968 portent uniquement sur les conditions d'arrivée et d'installation des Algériens en France », indique l'ancien responsable français, qui révèle également que « les autorités algériennes tiennent tout particulièrement à ces accords de 1968 ».

Driencourt révèle que la France a voulu remettre en cause ces accords. « Nous avons essayé à plusieurs reprises de les renégocier, la dernière fois c'était en 2011, et à chaque fois, les accords ont été maintenus et modifiés à la marge », affirme-t-il, en ajoutant : « on pourrait effectivement considérer que ces accords de 1968 sont dépassés, car le contexte politique et économique a changé, et donc mettre fin à ce dispositif. Il faudrait se mettre autour d'une table avec les Algériens et, de bonne foi, revoir tout le dispositif. Ce sera difficile, car il faut une forte volonté politique ; cela provoquera une crise diplomatique avec l'Algérie. C'est un peu "l'arme atomique" dans nos relations avec Alger ».

Les visas, une « arme » pour faire pression sur l'Algérie

Concernant les « armes » dont dispose la France pour faire pression sur l'Algérie, Driencourt préconise d'actionner le levier des visas. « Il y a une gamme de moyens d'action que nous n'utilisons pas. Les principaux, pour parler net, ce sont les visas : ceux-ci sont absolument nécessaires à la société algérienne et Alger est soumis à une très forte pression interne. Fermer le robinet des visas, ou réduire fortement leur nombre, comme l'a fait le gouvernement français à l'automne 2021, a été assez efficace même si c'est évidemment douloureux pour la population algérienne », affirme l'ancien ambassadeur.

Ce diplomate préconise également d'agir sur les visas octroyés aux responsables algériens. « On pourrait aussi réduire l'accès au territoire français aux – nombreux – détenteurs de passeports diplomatiques, qui sont distribués assez largement dans certains pays (pas en Europe) et exonèrent leurs détenteurs de l'obligation de visas. Une diminution des visas étudiants est également possible. Après, il y a la question des biens acquis en France par des dirigeants algériens. Les visas et les accords de 1968 sont de fait le levier principal », conclut Xavier Driencourt.